2
min

UN PERSONNAGE INQUIÉTANT

Image de Pénélope

Pénélope

17 lectures

0

Je m’étais donc mise à écrire des histoires. Quelle drôle d’idée ! Je me rendis vite compte que ces récits me permettaient de donner vie à des personnages éprouvant des sentiments qui étaient en moi mais que je n’avais jamais exprimés par pudeur ou par peur d’être jugée. Le problème était que mes personnages s’étaient de plus en plus écartés de ce que j’étais vraiment. Un jour, je me surpris à écrire un conte pour enfants dont le protagoniste était un lapin géant sorti d’un chapeau de magicien. Et rien de ce que j’étais, rien de ce que j’avais jamais ressenti n’était dans ce lapin et c’est peut-être pour cela qu’au fur et à mesure que j’écrivais cette histoire, le lapin prenait du pouvoir, un pouvoir que je ne contrôlais plus. Je ne me retrouvais pas dans cette créature ni dans les autres personnages de l’histoire. Ce lapin me dictait ses aventures, ses rencontres, ses réactions. Et je n’aimais pas ce qu’il me faisait écrire. Il me menait vers une fin d’histoire complètement inconnue et imprévisible.

Je décidais alors d’aller boire un petit verre d’eau. Arrivée dans la cuisine, je sentis un chatouillis sur le visage, comme si les vibrisses du lapin me titillaient. L’eau me fit du bien, et décidée à reprendre en main mon histoire, je repartis d’un pas serein vers mon bureau. Je décidai de relire juste la dernière phrase. On y parlait de renard, de fourmis, de frelon asiatique, mais point de salade, de carottes, de cette herbe que les lapins aiment tant. Je voulus reprendre le dessus, envoyer mon héros poilu dans l’espace tranquille de ses mastications. Rien n’y fit. La viande, la chair se pressaient dans mon stylo, m’obligeant à respirer l’odeur légèrement fade de la décomposition carnée. Le haut le cœur remonta dans ma gorge. Non, je ne voulais pas de cette histoire. Je dessinais alors sur mon cahier les barreaux du clapier où je voulus enfermer mon lapin. Il se mit alors à gonfler, à enfler jusqu’à faire exploser la porte grillagée. Le mauvais animal me regardait sournoisement, j’eus envie de l’étrangler, de le suspendre par les pattes et de l’écorcher vif. C’était comme si tout ce que je pensais de bon et de bien en moi était noyé, par la violence. D’un bond, il se retourna et s’enfuit. N’y tenant plus, je repris mon stylo et décidai que mes mots le rattraperaient. Je voulais lui faire la peau. De verbe en verbe, la distance se rétrécit. Mais je m’essoufflais, il me fallait tenir encore, alors j’appelais des expressions plus pertinentes, et lançais des phrases avalant des mètres, celles des contes quand les jambes s’allongent, ou qu’on devient ogre. Le paysage disparut. Seule la poursuite s’échevelait. Peu à peu j’eus le sentiment que je reprenais le dessus. Je pus mettre quelques virgules, une sorte de respiration. Or le lapin énorme malfaisant disparut ! Mon point d’exclamation réclama une explication, mon étonnement ne pouvait accepter cet évanouissement. Je décidai de continuer la recherche, armée d’une belle majuscule je repris le déroulement.

Je sentis que j’allais à nouveau entrer en possession de mon texte si je trouvais une bonne chute, une sorte de morale à cette escapade. Ce simple désir me rassura. Le rationnel reprenait le dessus. Peut-être, pour une fois, étais-je allée me perdre sans m’y retrouvée dans les dédales de mon subconscient. J’écrivis donc : « Et le lapin repartit au plus profond du chapeau d’où il était sorti. Quant au magicien, il se contenta pendant quelque temps de faire sortir des colombes de ses mouchoirs bariolés, un tour qu’il maîtrisait mieux. »

Thèmes

Image de Très très courts
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,