Un pêcheur sachant pêcher

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J’écris avec les pieds. Ils sont la pointe de la pointe de mon bic sur le tapis que la planète couche sous mes semelles chaque jour. Ils sont mon saphir plongé dans le disque du monde. On  [+]

Image de Eté 2015
— Alors, qu’est-ce qu’il t’a pris le mec finalement ?
— Quel mec ?
— Ben, celui qui voulait acheter une canne à pêche.
— Ah lui ! Je lui ai fourgué la totale. Attends, on entre pas dans mon rayon comme ça, la bouche en cœur et les pieds en canard en demandant juste « une canne à pêche ». C’est pas des trucs à me faire...
— Ha, ha ! T’es un killer Jean-Claude.
— Bon, lui, c’était limite trop facile quand même. Je les aime un peu plus coriaces d’habitude. Il pensait s’en tirer avec un modèle de base...
— Et ?
— Ben je lui ai mis la dernière Matsumoto à double broche et Rotoflex inversé. Si tu rajoutes les accessoires, j’ai bien dû le soulager de trois cent cinquante euros et des bananes.
— Tu déconnes !
— Non, je déconne jamais avec ces trucs-là. Tu sais, c’est pas compliqué. Les mecs comme ça, il faut tout de suite leur montrer qui est le patron. Tu poses des questions du genre : quel type de pêche ? Rivière ou étang ? En mer ou au port ? A la mouche ou au bouchon ? Bref, tu les noies tout de suite et tu leur fais surtout bien sentir qu’ils y connaissent que dalle.
— OK, je vois. Et après ?
— Après ? Tu fais ton topo sur les produits et tu montes en gamme gentiment, au fur et à mesure. Et puis, au détour d’une phrase, tu lâches un truc du genre « dernier cri de la technologie japonaise » ; dans la seconde, ils viennent te manger dans la main avec les yeux qui brillent. Ça te dit quelque chose, Pavlov ?
— Pavlov ? Non, rien.
— Mais qu’est-ce qu’ils vous apprennent dans ton BTS Marketing alors ?! Bon, tu demanderas à ton prof’. Mais je te jure que ça marche. Et puis si le type commence à douter, à faire ses petits calculs dans sa tête, t’essaies autre chose. Comme il m’avait dit qu’il partait pêcher avec des copains, je lui ai demandé l’air de rien si eux pêchaient depuis longtemps.
— Ah bon ? Pourquoi ?
— Pourquoi ? L’égo, pardi ! Voilà pourquoi, petit scarabée. Quand je lui ai expliqué que ses copains étaient sûrement déjà au moins en Rotoflex, j’ai bien vu qu’il arrêtait de compter. Il lui fallait le Rotoflex ET la double broche ! Il se voyait déjà en Brad Pitt au milieu de la rivière, à faire la danse de la musette au milieu d’un ban de truites arc-en-ciel. Mais là, c’est moi qui l’avais au bout de mon hameçon. Et bien accroché avec ça. Bien plus qu’aucun poisson qu’il attrapera jamais, ça je peux te le dire !
— Ha, ha ! Excellent ça.
— Attention hein, jeune homme. Ça marche pas à tous les coups non plus. Mais là, y avait un gros indice dès le départ. Un signe qui trompe jamais. T’as pas vu ?
— Euh, non. Quoi ?
— La gourmette ! Le mec avait une gourmette en argent, avec son prénom en gros caractères énormes. Massif, le truc ! Si tu dois retenir qu’une chose de tout ton stage, c'est bien ça. Fais-moi plaisir, note-le dans ton calepin : un mec à gourmette, si tu sais t’y prendre, tu lui vendras n’importe quoi. Rapport à l’égo.
— OK, chef ! C'est noté. Et comment il s’appelait ton pigeon au fait ?
— Marc. Mais j’te rassure, ça marche aussi avec les Charles-Henri à chevalière.

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