4
min

Un mutin sur le navire du mutisme

Image de Romain Ruffiot

Romain Ruffiot

130 lectures

65


Avant de lire ce texte, il est nécessaire que vous en compreniez l'intérêt profond.
Ces quelques mots sans destination, ces quelques mots qui ne seront peut être jamais lus,ces quelques mots sont un appel à l'aide d'un homme qui s'est perdu au sein de ce qu'il pensait être sa société. L'importance de ce texte ne se trouve pas dans sa forme, ni même dans le fond des idées qu'il couche à l'encre sur le papier. L'importance de ce texte se trouve dans l'intention pure et le contexte qui l'entoure. Je tâcherai d'être concis et de ne pas tomber dans le mélodramatique.
Si vous tombez sur ces quelques mots et que vous n'avez pas l'intention de les détruire par les flammes, vous êtes alors l'avenir de l'humanité. Trêve de préambule. Le temps est compté, les mots aussi.

Je ne me rappelle même pas du jour où tout a commencé. Un soir d'hiver, un après-midi de printemps, un vendredi ; à vrai dire je ne compte plus les jours et cela n'a que peu d'importance à mes yeux.
Un homme, peut être une femme s'était plainte du parti. Une personne qualifiée de « normale » par cette nouvelle société. Pas un homosexuel, pas un homme « de couleur », ni même un opposant politique comme je l'étais. Cette personne n'était juste pas tout à fait d'accord avec une décision du Parti.
On l'avais réduite au silence. Du moins elle s'était tue, et jamais plus nous avions entendu parler d'elle. C'était la première de toute à s'être tue.
A l'époque la société était encore bruyante. Il y avait eu de nombreuses protestations. Encore toutes réprimées par le Parti.
La répression avait alors déclenché d'autres protestations.

Le mutisme avait découlé de ces funestes événements.

J'étais bien jeune mais je me rappelle encore à ce jour du sang des opposants qui ruisselait dans le caniveau. Je pense que cela m'avais traumatisé. Le sang était resté imprégné sur les pavés et la tâche ne s'effaçait ni de la rue ni de ma mémoire. Je n'avais rien dit. Comme si mon corps savait ce qu'il se passerait.

Quelques mois après la Grande Purge des bruyants la loi avait été déclarée. Désormais le silence était seule valeur de la Nation.
Nombre d'entre nous crurent à une plaisanterie, un canular du Parti. Mais les microphones avait été installé de partout. Les gens qui s'y opposaient finissaient dans les fosses communes. Le Parti voulait le silence de la population et l'avait obtenu. La terreur avait pris place progressivement.
La résistance s'organisait autour de chuchotements. Le Parti contre-attaquait par des technologies de plus en plus sophistiquées.

Je me rappelle clairement du sombre jour des implants. Je m'étais longuement inquiété de la dangerosité d'une telle chose d'un point de vue strictement physique. Puis j'avais entrevu par la suite les conséquences dramatiques qui en résulteraient. L'annihilation totale et définitive de ma voix. Je ne pourrais plus jamais chuchoter, je n'entendrais jamais la voix de mes enfants, si Dieu me donnait la grâce d'en avoir. Que dis-je Dieu ? Ce dernier semblait avoir déserté ce monde sans foi. Si le Parti m'en donnait la grâce aurait mieux convenu.
Cependant ce n'était pas le pire de mes souvenirs. Je me rappelle, douloureusement, le visage de ma bien aimée. Elle aimait tant chanter. Sa voix résonnait à mon cœur comme le chant des sirènes résonnait aux oreilles des marins d'Ithaque. Jamais plus je n'entendrais cette douce mélodie. Jamais plus elle ne me la fera entendre.

Suite à cela la résistance s'était organisée autour du papier . Des missives circulaient. Les tracts de la liberté comme on les appelaient en ce temps. Il était bien sur interdit d'écrire des choses personnelles. L'écriture était devenu strictement formelle. Politique, administration et éducation. Là était les seuls cadres permissifs d'une telle activité. Tout ce faisait par ordinateur, dans des lieux dédiés. Seul le Parti était autorisé à écrire. Bien évidemment ils avaient prévu cette forme de résistance et rapidement le papier était devenu un bien d'une rareté inimaginable. On pouvait parfois en trouver au marché noir mais son prix avoisinait le montant qu'aucun homme ne pouvait réunir en une unique vie. Des résistants avait même fait parler d'eux en braquant une fabrique de papier. Cela me rappelait un film de mon enfance. Leur exécution avait été retransmise en direct.

Peu à peu la parole avait disparu, l'écriture avait cessé d'exister et parfois le soir avant de m'endormir je me disais que sans tout cela, sans notre capacité d'expression nous avions également cessé d'exister. Que laisserais-je pour la postériorité ? Un nom gravé sur le marbre d'une tombe si j'avais de la chance. Sinon un numéro tatoué sur la chair d'un cadavre pourrissant au fond d'une fosse commune. Je ne voulais ni de cette vie-là, ni de cette mort-là. Alors est venue ma folle idée de résistance à l’oppression.

Il y avait deux trois hommes comme moi. Veufs, sans perspective d'avenir, sans raison de vivre. Ce genre d'homme la plupart du temps succombait à la facilité de se glisser dans les rangs du Parti afin d'atteindre, un jour peut-être, la richesse qui leur était promise. Les autres mourraient vite. Ils mourraient aux côtés de leur camarades d'idéologie, avec pour seul souhait qu'on retrouve leur dépouille des années plus tard, quand le Mutisme ne serait plus qu'un mauvais souvenir, et qu'on les enterre là où la mention suivante serait inscrite : Mort dans le bruit, mort pour la liberté. Je me disais souvent que si j'avais les moyens d'écrire un testament, je souhaiterais que l'on me dispense de la minute de silence. Je veux que l'on cri à mon enterrement.
J'avais décidé de mourir pour des idéaux perdus. Je ne voulais plus de ce silence. Je ne voulais plus que les gens pensent que leur pensée allait finir par se taire.

Je ne veux qu'exister.

Que je meurs pour faire vivre notre héritage. Comment avons-nous pu en arriver là ? Nous, l'Humanité qui avait entrepris de sauvegarder les droits fondamentaux qu'étaient les libertés dans des centaines de texte. Nous, l'Humanité qui avait souhaité et entreprit de construire un avenir radieux pour nos enfants. Nous avions perdu la bataille mais je refusais de m'avouer vaincu. Que ma voix résonne au nom de la Liberté que le Parti avait tué. Tout inconnu qui lit peut être ce texte prend acte de mes paroles et défends la Liberté. Tu es né pour exister. Pas pour te taire.
Je vais cacher ce texte écrit de mon sang sur le papier si précieux. Je l'enterrerai en priant que jamais aucun liberticide ne tombe dessus. Je sais que la fin approche. Je sais qu'ils me trouveront. Je suis comme un mutin sur le navire du mutisme. Ma voix ne peut être dissimulée dans le silence et la peur.

Mon camarade est moi allons rencontrer le Conseil du Parti aujourd'hui. Tout est organisé. Nous portons une bombe dissimulée. Elle ne sera qu'explosion de sang pour le Parti mais pour tous ceux qui veulent exister elle résonnera dans la ville comme l'appel à une nouvelle Révolution. Que le Conseil aille dans le plus bruyant des Enfers. Que l'on ait peur de notre voix qui criera « LIBERTE » avant de s'éteindre à tout jamais dans les flammes de la colère. Que l'on nous traite de criminels. Criminels au yeux du Parti, défenseurs d'un droit naturel et imprescriptible pour les Hommes. Nous ne voulons qu'exister. L'ironie est cruelle. Mourir pour exister. Mais peu importe cette idée car dans la mort je serai enfin libre, je ne serai plus muet.


PRIX

Image de 2019

Thèmes

Image de Très très courts
65

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Caroline Rota
Caroline Rota · il y a
Tout mon soutien pour ce texte original et très fort. J'espère seulement qu'il restera une fiction...
Peut être aimerez vous découvrir L’absence, dans les TTC ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/labsence-6
A bientôt !

·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Belle illustration. Révolte contre la liberté d'expression qui se lie avec celle d'opinion et de conscience. Beau récit également. Je vous donne mes 3***. Pourrais-je respectueusement vous inviter à parcourir ma nouvelle qui participe au Prix littéraire " Jeunes écritures ...?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Une dystopie de qualité tout à fait en adéquation avec l'esprit du prix. Mon soutien.
·
Image de Romain Ruffiot
Romain Ruffiot · il y a
Merci beaucoup
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
...espérons ne pas en arriver là ! mes voix
je concours aussi , si vous aimez

·
Image de Romain Ruffiot
Romain Ruffiot · il y a
Merci beaucoup ! j'espère également
·
Image de Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
récit bien construit, dont le sujet est bien abordé avec une histoire qui se déroule dans le futur, suffisamment dense et bien amenée pour être prenante. Pour cet ensemble original et créatif, voici mes voix.
·
Image de Romain Ruffiot
Romain Ruffiot · il y a
Merci pour vos voix, content que vous ayez apprécié mon travail
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Bravo Romain pour cette dystopie dont certains régimes politiques actuels qui pratiquent la surveillance totale des individus, portent des signes avant-coureurs. Un texte bien construit, une chute terrifiante mais une victoire de la Liberté. J’ai participé également sur le thème principal du Droit à l’éducation.
Mes voix.

·
Image de Romain Ruffiot
Romain Ruffiot · il y a
Je vous remercie de vos voix je vais aller voir votre compte, l'éducation est un sujet de la plus haute importance quand il s'agit de ne pas tomber dans des travers liberticides
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
La connaissance est la clé de tout et n’a pas le droit d’être refusée à l’homme et surtout aux femmes, qui longtemps en ont été privées, mais qui dit connaissance dit, comme vous le signalez, l’olbigation de ne pas imposer d’idéologie ! Sujet passionnant ! À bientôt !
·
Image de JARON
JARON · il y a
Bonjour Romain, la mort pour exister, c'est effrayant, mais ne sommes nous pas déjà parfois condamnés au mutisme? Heureusement que le peuple a encore de la ressource. Espérons que votre fiction ne devienne pas réalité dans l'avenir. Bonne soirée. Jacques.
·
Image de Romain Ruffiot
Romain Ruffiot · il y a
Parfois et pas encore tout le temps, il ne faut pas que le mutisme nous atteigne. Je l'espère également merci de votre réaction
·
Image de Claire Bouchet
Claire Bouchet · il y a
S'exprimer, quel que soit le moyen : parole, écriture, mime, danse, etc. Tout est bon pour se faire entendre. Vous l'illustrez fort justement ici Romain.
·
Image de Romain Ruffiot
Romain Ruffiot · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien construite, bien écrite aux tons quelque peu terrifiants, une révolte
contre la suppression de la liberté d'expression Un grand bravo, Romain ! Mes voix
pour ce cri contre l'oppression ! Une invitation à découvrir “Justice for All” qui est
également en compétition. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all

·
Image de Romain Ruffiot
Romain Ruffiot · il y a
Merci de votre commentaire, je passerais voir votre travail également !
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Romain ! A bientôt !
·
Image de Sylvie Franceus
Sylvie Franceus · il y a
La mort en porte parole...
·
Image de Romain Ruffiot
Romain Ruffiot · il y a
En espérant ne jamais être dans cette situation
·