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Un morceau d’existence

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Laura

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Hall de la gare Saint-Lazare, heure de pointe, des milliers de personnes vont et viennent, se croisent dans les escalators et se bousculent sans se voir. Certaines rentrent chez elles après une nuit de labeur et passent le relais à ceux qui partent rejoindre leur travail, des plus jeunes partent en cours, d’autres attendent leur train pour un voyage d’affaires ou des vacances tant attendus. Au milieu de ce brouhaha de pas, de personnes en conversation, d’informations SNCF, les notes de la Lettre à Elise de Beethoven s’entendent en fond sonore. Un jeune homme est assis au piano laissé en libre-service. Ses longs doigts courent sur le piano. Emporté par sa musique, il ne fait qu’un avec le piano, son corps se mouvant au son des notes qu’il joue. Devant lui, une feuille de papier, froissée, tâchée, déchirée aux pliures, est remplie de notes de musique écrites à la main. Il y a du passage autour du pianiste mais aucun spectateur. Un homme d’une cinquantaine d’années, barbe de trois jours poivre et sel, portant une écharpe bleue autour du cou semble se figer une microseconde en entendant le morceau, mais non il repart vers les escaliers.

François, toujours son écharpe bleu autour du cou, sort du train et se dirige vers les escaliers pour rejoindre la sortie. Il préfère prendre les escaliers que de se faire bousculer dans les escalators, les bousculades dans le train lui suffisent. Il passe devant le pianiste qui joue toujours la lettre à Elise. Il aime beaucoup ce morceau. Il lui rappelle sa mère. Elle donnait des cours de piano et tous les mercredis après-midi ce morceau retentissait dans la maison. Il l’entendait alors qu’il faisait ses devoirs, reconnaissait les fausses notes pendant qu’il goûtait. Il aurait pu jouer ce morceau les yeux fermés. Il sourit à ce souvenir et continue son chemin.

Rami, penché sur son piano, joue ce morceau comme chaque matin. C’est Yasmine sa petite sœur qui lui a appris. Elle lui a même écrit les notes sur un morceau de papier pour ne pas qu’il se trompe et qu’il l’oubli. Il le joue pour elle chaque matin. Yasmine, qu’il n’a pas vu depuis trois mois. Yasmine, à qui il avait promis que la vie serait plus belle en France, dans le pays des droits de l’homme. Yasmine, à qui il avait promis qu’ils monteraient tout en haut de la Tour Eiffel et qu’ils verraient tout Paris. Yasmine, avec qui ils rêvaient de croissant tout chaud, fondant sous la langue. Yasmine qui n’a pas supporté ce long voyage et qui est partie avant qu’ils posent un pied sur cette terre d’égalité, de fraternité et de liberté. Yasmine, à qui il rend hommage, chaque matin, en jouant son morceau, enfin désormais leur morceau, pour partager avec elle, ce moment au milieu des voyageurs. Rami, n’a pas de toit, pas de travail, pas d’ami dans ce nouveau pays. Il ère dans cette grande ville. Ce piano est devenu son chez lui. Pendant quelques instants, il se sent à sa place.

Ce matin, François, en sortant du train s’arrête quelques instants près de Rami et se laisse emporter par la douce mélodie avant de commencer son travail. C’est devenu désormais un rituel, chaque matin, il passe devant ce piano. Il aime commencer sa journée par ce morceau. Il n’a cependant pas prêté très attention à ce jeune pianiste, sinon il se serait aperçu que le jeune homme n’a plus qu’un sac à ses pieds. Rami s’est fait volé pendant la nuit son deuxième sac avec ses affaires personnelles. Il a perdu tous ses livres, sa lampe torche et une partie de son argent. Trois hommes s’en sont pris à lui cette nuit alors qu’il venait de trouver un porche à l’abri du vent pour y passer la nuit. Rami à la musique triste ce matin.

François reste désormais jusqu’à la fin de morceau. Rami s’est habitué à la présence de cet homme à l’écharpe bleu qui semble être ailleurs que dans cette gare quand il vient l’écouter. C’est un spectateur fidèle. Rami joue désormais un peu pour lui. Il sent que ce morceau a une importance particulière aussi pour cet homme. « Merci ». Ce simple mot sort de la bouche de François. Rami lève son beau visage vers cet homme et lui sourit. François part léger, emporté par le sourire chaleureux de ce musicien.

Ce qui frappe, François ce matin de vacances scolaires, ce n’est pas le bruit décuplé par la présence d’enfants riant de joie à l’idée du voyage, non, ce qui le frappe, c’est l’absence de bruit. Où sont les notes qui résonnent habituellement ? Le piano est vide. Où est passé le jeune pianiste ?

Cette journée sans musique, paraît sans fin pour François. Il est de mauvaise humeur. A 19h, lassé, il monte les escaliers de la gare pour rejoindre les quais. Au palier du premier étage, une forme tapie dans un coin attire son regard. Il s’approche. Il reconnait le jeune pianiste. Secoué de sanglots, il est enveloppé dans un duvet. Il s’approche du jeune homme et s’accroupit à sa hauteur. Il pose une main sur son épaule. Rami sursaute et serre son sac plus fort contre lui. Quand il reconnait l’homme à l’écharpe bleu, il desserre son emprise rassuré. François lui demande s’il va bien. Rami pleure de nouveau. François lui propose d’aller prendre un café. Il aide Rami à se relever et lui porte son sac. Les serveurs sont surpris quand ils voient entrer dans le café un homme élégamment vêtu portant un sac de voyage usé, suivi d’un homme enveloppé dans un duvet, le visage ravagé par les larmes. Sans se préoccuper des regards, François s’assoit sur une banquette dans le fond de la salle et demande à Rami ce qu’il souhaite. Celui-ci lui répond un thé et un croissant. Aucun des deux hommes n’ose prendre la parole, ne sachant comment s’apprivoiser. Quand leur commande arrive, Rami mord dans son croissant. Il ferme les yeux et savoure ce bon goût dont il avait tant rêvé. Il rouvre les yeux, fixe François et lui raconte tout : son voyage depuis la Syrie pour rejoindre la France, sa sœur Yasmine, leurs rêves et le morceau de musique écrit sur la partition qu’il s’est fait volé hier matin. Depuis il ne peut plus jouer, il a le sentiment d’avoir perdu le seul souvenir qu’il avait de sa sœur. A cette évocation, il fond de nouveau en larmes. François retourne le set de table en papier et commence à écrire. Les yeux fermés, sa main ne s’arrête pas. Quand il a fini, il rebouche son stylo, le range dans la poche intérieure de sa veste et tend le set à Rami. Ce dernier découvre, stupéfait, les notes de musique et reconnait la partition écrite par sa sœur. La lettre à Elise est inscrite sur le set. Rami lève les yeux sur François et lui sourit. A son tour, il lui glisse dans un français maladroit, « merci ». François lui sourit et à son tour lui raconte l’importance qu’à ce morceau pour lui, il lui parle de sa mère, des cours de piano. Ils quittent le café. François propose à Rami l’hospitalité. Ce dernier refuse. François insiste mais Rami reste sur sa position, il ne veut pas abuser de la gentillesse de François. Il le remercie pour le café et la partition. Au moment de partir, François tend sa carte à Rami. Il est avocat, sa partition à lui, ce sont les textes de loi. Grâce à eux, il peut aider Rami à trouver un endroit où dormir et le mettre en contact avec des associations avec lesquelles il travaille. Rami prend la carte et sourit.

Le lendemain, la lettre à Elise retentit dans la gare. François sourit et se pose comme à son habitude près de Rami. A la dernière note, Rami se lève prend son sac, sourit à François et lui dit : « Je veux bien que vous m’aidiez ». François lui sourit, « Alors, on y va ! ». Ensemble, ils quittent la gare.

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SakimaRomane · il y a
c'est un plaisir de vous lire :)
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Sandrine Ratieuville · il y a
Bravo Laura. Je t admire.felicitation tu as de beaux textes bisous😘
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Laura · il y a
Merci beaucoup! Bisous
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F. Gouelan · il y a
Une jolie partition de mots.
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Zouzou · il y a
Une plume légère pour décrire la fraternité ! + 5
Je concoure aussi dans ce Prix, si vous aimez...

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Laura · il y a
Merci!
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Dimaria Gbénou · il y a
Laura, mes positives appréciations. Belle maîtrise de narration. Je vous donne mes 3***. Pourrais-je respectueusement vous inviter à parcourir ma nouvelle qui participe au Prix littéraire " Jeunes écritures " ...?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

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Laura · il y a
Merci beaucoup!
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Laura. C'est très beau. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Laura · il y a
Merci beaucoup! Je vais aller à mon tour découvrir votre texte!
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Chantane · il y a
belle plume
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jusyfa *** · il y a
Bonjour Laura, je vous souhaite beaucoup de belles choses et surtout, encore beaucoup d'aussi beaux textes. J'ai découvert et apprécié, +*****avec plaisir.
Julien
Sans vouloir vous obliger, également en compétition à la DUDH :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
merci.

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Laura · il y a
Bonjour Julien, merci beaucoup pour votre message. Je vous souhaite également une très belle année 2019!
Je vais aller à mon tour découvrir votre texte.
Bonne journée
Laura

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jusyfa *** · il y a
Bonjour Laura , si vous ne l'avez pas encore fait, je vous demande de lire ce très bon texte et éventuellement, de soutenir son auteure. En cliquant sur ce lien, vous découvrirez qu'elle est une amie commune. Merci.

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-tout-ca-grace-a-un-lacet-de-chaussures

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Laura · il y a
Bonjour Julien, merci pour ce partage, c'est en effet une très belle nouvelle.
Bonne journée

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jusyfa *** · il y a
Merci Laura, sympathique de votre part.
Julien.

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Schaddie Delva · il y a
Superbe texte. Bravo à vous. Toutes mes voix et je m'abonne.

Je vous invite à découvrir mon texte tout aussi, https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-lindifference . En espèrant qu'il vous plaira. Et en espérant aussi que vous me donnerai votre voix, s'il vous plaît, si tel est le cas.....

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Adjibaba · il y a
Très bien texte qui renferme en fait un message très important.
J'aime la simplicité et légèreté dans l'écriture. Et pour cela je vous accorde mes voix avec plaisir.
Une petite invitation à me soutenir également si mon histoire vous plaît : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Laura · il y a
Merci beaucoup!
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