Un monde différent

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J'ai envie d'écrire depuis de nombreuses années sans jamais avoir vraiment eu l'audace de franchir le pas. Mon rêve le plus fou serait que le cinéma fasse vivre une de mes histoires  [+]

Cette fois-ci, elle en était certaine, il était vert et non jaune. Un jaune pisseux, moche, insipide.
Elle se souvenait parfaitement du moment où elle l’avait acheté, et tenu pendant toute la durée des courses afin de ne pas le casser dans le chariot. Il avait un léger défaut sur le côté, une minuscule bosse, qu’elle sentait au toucher et puis un éclat de plâtre, que Caroline, sa fille avait ébréché par mégarde sur le robinet de la salle de bain.
Tout y était sauf la couleur. C’était étrange, presque surnaturel. Quelqu’un l’avait repeint, forcément, sinon comment expliquer ce changement. Caroline et Antoine, son mari, avaient affirmé d’un ton catégorique que le gobelet à brosse à dent avait toujours été jaune. Ils s’étaient ligués contre elle, la laissant seule avec ses interrogations.
Ensuite, il y avait eu le lit mezzanine sur lequel elle s’était endormie un soir pour se réveiller au matin sur un autre, plus grand, sans échelle. Caroline avait fait mine de ne pas comprendre, pour sûr elle lui cachait quelque chose. Mais pourquoi ?
Cette fois-ci elle n’avait pas insisté, de peur de passer pour folle aux yeux des voisins, elle devait ignorer les changements, entrer dans leur jeu et faire comme si tout était normal.
En rentrant des courses un matin de février, elle avait trouvé des inconnus dans sa propre maison qu’ils habitaient d’après leurs dires depuis plus de dix ans. Un homme était venu la chercher, il s’appelait Jacques et affirmait être son mari. Il y avait deux jeunes garçons avec lui qui l’ont embrassée, semblant heureux de la revoir.
Elle avait peur à présent, entourée par ces inconnus avec qui elle devait vivre. Mais elle n’allait pas se laisser faire, elle avait un plan pour se sortir de ce pétrin. Profitant de l’absence des étrangers, elle s'était enfuie jusqu'au poste de police pour expliquer sa situation. Mais Jacques était venu la chercher, il avait parlé discrètement avec l’agent, ils avaient ri ensembles. Qu’avait-il raconté de si drôle au policier pour que celui-ci la laisse partir avec lui ? Encore un mystère de plus qu'elle n'arrivait pas à percer.
Puis il avait caché les clés pour ne plus qu’elle sorte. Elle était à présent prisonnière, enfermée toute la journée dans une grande maison froide et vide, dans laquelle il y avait cette jeune fille qui surveillait ses moindres gestes, proposant son aide à chaque instant. Collante, insupportable. Pourquoi faisait-elle cela ? Et qui était-elle ?
Elle devait trouver des preuves et retourner avec au poste de police. Il y avait sûrement des photos quelque part, peut-être dans son armoire de la chambre. C'était bien la sienne, achetée quelques mois après son mariage avec Antoine, elle y avait rangé des photos, pour les protéger de la poussière et du temps. Il y avait un espace entre la penderie et le haut de l'armoire, le gros album aux couleurs vives y était toujours. Elle feuilleta les pages avec appréhension, les photos d’elle, enfant, avec ses parents, puis son mariage avec Antoine, c'était bien lui, avec sa mèche rebelle sur le front, qu'il avait plaqué pour l'occasion à l'aide de laque. Elle reconnaissait les yeux rieurs, espiègles, qui semblaient la fixer à travers le temps. C’était la preuve qu'elle cherchait, celle qui prouvait que Jacques n'était pas son mari.
Caroline attendait, immobile, derrière elle, semblant l'espionner. Elle avait vu Les photos, elle ne pouvait plus nier. Mais contre toute attente, elle semblait triste, au bord des larmes. Elle expliqua que Jacques était son deuxième époux, ils s'étaient mariés plusieurs années après la mort d'Antoine.
Pourquoi mentait-elle ainsi ? allant jusqu'à affirmer qu'Antoine était mort ! Quelle révélation morbide et quelle bonne comédienne elle faisait ! jusqu'à la petite larme qui semblait si naturelle. Pourquoi cette supercherie ? Et pourquoi se donner autant de mal ?
Caroline lui avait pris l'album des mains et l’avait remis à sa place dans l'armoire.
Quelques jours plus tard, elle s'était retrouvée dans une nouvelle maison avec un immense jardin. Il y avait beaucoup de monde, et des inconnus différents chaque jour qui lui parlaient comme à une enfant. Et puis cette femme, qui prétendait être sa fille, et qui venait la voir chaque jour, inlassablement avec ces deux gamins odieux qui l'appelaient mémé.
Dans sa chambre il y avait une caméra, elle en était sûre, elle avait vu l'œil qui l'observait. Mais elle n'allait pas se laisser faire, c'était mal la connaître. Pendant le dîner, elle avait dérobé un couteau qu'elle avait caché dans la manche de son pull, elle s'en servirait pour couper le fil de derrière et même pour crocheter la serrure de la chambre dans laquelle elle était enfermée. La petite chaise du bureau lui permettrait d'atteindre la caméra ce soir quand toutes les lumières seraient éteintes.
Pour sûr, elle ne les laisserait pas faire.

Caroline et Jacques pénétrèrent dans le bureau du docteur O'Brian qui les reçut avec un sourire.
- Il ne faut pas vous sentir coupable de laisser votre mère dans notre institution, vous ne pouvez plus la garder chez vous, la maladie a beaucoup trop progressé ces dernières semaines. N’ayez aucune inquiétude, nos chambres sont équipées de caméras et notre personnel la surveille jour et nuit. Il ne peut rien lui arriver, nous avons l'habitude de prendre en charge les patients atteints de la maladie d'Alzheimer.
Caroline pensa avec tristesse à sa mère, qu’elle avait l’impression d’abandonner, mais avait-elle vraiment le choix ? Elle était devenue si violente depuis quelques jours, essayant de s’enfuir à chaque instant, elle ne reconnaissait plus Jacques ni ses petits enfants et à présent c’était sa propre fille qu’elle venait d’oublier. Tous ces souvenirs de vie, effacés comme s’ils n’avaient jamais existés.
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Sylvie Talant · il y a
J'ai aimé cette angoisse ressentie quand le texte m'a fait partager les sentiments et sensations de la protagoniste frappée de la maladie d'Alzheimer. Parmi les textes nombreux que l'on a pu lire sur Short Edition sur la maladie d'Alzheimer et les Ehpad celui ci s'inscrit dans les 50 meilleurs pour cent à mon avis. A la fin les deux paragraphes explicatifs ne s'imposaient pas.
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre commentaire. C'est une maladie tellement difficile à vivre que je souhaitais en parler.