Un même rêve

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Notre histoire commence sur les bancs du collège. Mais Émilia et moi nous nous connaissions depuis des lustres. Elle faisait partie de mes automatismes journaliers.
– Salut, était l’unique parole que je lui adressais avant de monter dans le bus de ramassage scolaire.
Nos relations se limitaient à ce petit « Salut » matinal. Pourtant quand nos regards se croisaient une onde me secouait.

Les caprices du hasard nous ont réunis durant toute notre scolarité. Arrivée en classe de terminale, Émilia commençait à m’éviter. Nos relations n’avaient jamais été très amicales. Mais je l’aimais secrètement. Je souffrais de son indifférence. J’étais un jeune homme, certes timide, pas indifférent aux charmes de mes copines de classe. Pourtant aucune ne me procura des sentiments particuliers.
Émilia était devenue une jeune femme très belle. Son type méditerranéen se reflétait dans ses yeux bruns pétillants et à travers ses longs cheveux ondulés châtain : la copie d’une Aphrodite callipyge.
Un jour Émilia était absente aux cours. Ce qui était plutôt inhabituel de sa part. Les jours et les semaines passèrent. Elle n’est plus revenue au lycée.
Des rumeurs, qui me semblaient infondées, excitaient les lycéens.
« Elle est enceinte. Elle a couché avec le prof de philo », répétaient inlassablement les mauvaises langues. J’étais très peiné par ses racontars. Je commençais à me questionner quand un matin le proviseur du lycée est venu nous présenter le nouveau professeur de philo.
Le temps a passé ; pas de nouvelles d’elle et du prof de Philo !
J’ai terminé mes études de journaliste et écrivais pour un quotidien régional. Ma vie sentimentale se limitait à des rencontres fortuites faites lors de mes reportages.
Un matin d’hiver, ma cheffe de rédaction m’a proposé de partir en maraude pour évaluer la situation des sans-abris et des centres d’hébergement de la ville.
En pénétrant dans un accueil pour SDF, j’ai croisé un regard qui ne m’était pas inconnu. La personne a rapidement dévié son regard.
Je ne rêve pas, c’est bien lui. Il a toujours son allure souveraine. Je doute qu’il m’ait reconnu.
Il se lève, ajuste son feutre et prend la direction de la sortie en laissant son assiette fumante sur la table. Je me précipite vers lui.
– Monsieur Pérignon, monsieur Pérignon ! Vous ne me reconnaissez pas.
– Alors tu es devenue journaliste ?
– Oui, monsieur. Vous êtes parti sans nous laisser un mot.
– Oui Bryan, je savais que tu allais réussir. Tu croyais la rumeur qui circulait à l’époque sur mon compte ?
– Non ! Je ne pouvais y croire. C’était impossible.
– Es-tu toujours amoureux d’Émilia ?
– Je n’ai jamais été amoureux d’elle et j’ignore ce qu’elle est devenue.
– Toujours aussi discret et cachottier.
– Oh, j’aimerais bien avoir quelques nouvelles d’elle, mais depuis le temps, elle a dû m’oublier !
– Bryan, la vie que je mène je l’ai choisi librement, le hasard a voulu que le départ d’Émilia et le mien se produisent en même temps. Au revoir Bryan ! Je suis enchanté de notre rencontre. À une prochaine ! Mais n’oublie pas qu’à travers ta plume, tu pourras plaider la cause de la protection de notre planète.
– Monsieur Pérignon, ne partez pas. Voudriez-vous m’accorder une interview ?
– Rapidement !
Monsieur Pérignon expliqua à Bryan pourquoi il avait choisi de vivre en marche de la société. Essentiellement pour protéger la planète, vivre sans stress et être libre. Le bonheur absolu, a-t-il proclamé.
Mon professeur de philo est devenu végétarien, mystique, écologiste et activiste. Il me donna l’impression de vouloir emboiter les pas à Homère et de chercher les traces de Pénélope. Attention, monsieur le professeur, Ulysse est aux abois.

Bryan a été félicité par ses collègues pour son excellent article. De nombreuses lettres arrivèrent à la rédaction du quotidien pour saluer la qualité de son papier et relever la bienveillance qu’il a portée envers les sans-abris.
– Bryan, nous avons quelqu’un au téléphone qui souhaiterait de parler, lança Sylvie, la secrétaire, à travers la rédaction.
– Transfère l’appel à mon poste.

Étonné, Bryan s’assit et prit le combiné.
– Oui ! J’écoute.
Il entend une voix lointaine, presque inaudible.
– Bryan, c’est Émilia ! Je ne te dérange pas ? Tu veux bien m’accorder quelques instants ?
– Oui, bien entendu !
Bryan n’en revenait pas. Émilia qui souhaite lui parler. Elle ne l’aurait donc pas oublié ?
– Dans deux jours, je serai de retour en France, pourrais-tu m’héberger pour quelques jours ?
Bryan avait enfoui au plus profond de lui-même les sentiments qu’il éprouvait jadis pour la jeune femme.
– Tu sais, je dois avant tout ranger le deux pièces que j’habite et j’ai vraiment beaucoup de travail. Mais je t’accueillerais avec plaisir. D’où m’appelles-tu ?
– D’Amérique, j’ai travaillé dans la recherche sur la maladie d’Alzheimer. Je suis à bout, je veux vivre différemment, plus librement et sans stress.
Bryan, tout en poursuivant une brillante carrière de journaliste sur une grande chaîne de télévision, préside aussi une association nationale de protection des oiseaux et du littoral.
Quant à Émilia, elle s’est lancée dans la culture biologique de plantes aromatiques.
Bryan a enfin eu le courage de déclarer sa flamme à la jeune femme, qui n’attendait que cela.
Ils poursuivent le même rêve : créer un monde meilleur en luttant contre la misère, la destruction du milieu naturel et en réduisant leurs dépenses matérielles au strict minimum.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Ne pas craindre de rêver à un monde meilleur .
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Randolph B. · il y a
Un magnifique plaidoyer pour un monde meilleur.
Je reviens sur le"salut", malheureusement sous-estimé dans notre société. Saluer, c'est s'incliner, se respecter. On use et abuse de Na masté (de mon âme à ton âme). Dans le temple zen, même geste, en vieux japonais : " Gasshô".
Pour d'autres, c'est je vous salue Marie...
Sur ce bavardage, je te souhaite une bonne journée, Adrien, salut !!

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Adrien Voegtlin · il y a
Un grand merci pour ce commentaire.
En 2017, je m’en souviens comme si c’était hier, j’ai couvert, pour les DNA, une soirée récital de chants sacrés donné par Deva Premal, Miten, Manose, accompagné de Rishi et Joby Baker.
C’était une soirée exceptionnelle. Je me souviens j’avais écrit, juste un extrait « Incontestablement le public était céleste. « Nos mantras évoquent tous les grands maîtres qui enrichissent l’assemblée », a proclamé Miten, le guitariste et chanteur du groupe. Les mantras sont des formules de sons découverts en Inde il y a quelques milliers d’années qui par leurs répétitions ont un impact sur le corps comme sur le psychique.
Imaginez 700 personnes qui chantent en chœur avec les musiciens des mantras. Au début cela ressemble à une litanie, mais très rapidement une autre dimension se dessine. L’empathie, la bienveillance se manifestent pour se transformer en rayons lumineux d’amour et de paix contagieux dans une atmosphère onirique. « Vivez vos rêves et laissez-les partir. Vous n’assistez pas à un concert, mais à une assemblée spirituelle », s’est réjoui Miten ».

Excellente journée Randolph.

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Randolph B. · il y a
Merci Adrien pour ce témoignage, qui est plus qu'un témoignage !