3
min

Un matin pas comme les autres

Image de France

France

9 lectures

0

Plus rien ne serait comme avant. Jamais. Le temps n’aurait aucune emprise sur ce qui venait de se passer. C’était tout du moins le ressenti de Bertrand. Il savait déjà que sa vie serait désormais une lutte quotidienne pour affronter ses démons ou plutôt son démon.
Comment cela était-il arrivé !!  Lui qui ne voulait qu’une vie ordinaire entourée de sa famille.  Les souvenirs n’existent plus.
Lundi matin. Il est 6 h 30. Le réveil sonne. Le son répétitif et aigu l’irrite. Envie de dormir encore, de gagner quelques minutes. Et puis il faut se lancer, couper cette sonnerie qui l’agresse, allumer la lampe de chevet, sortir du lit, aller au radar jusqu’à la cafetière électrique, mettre le café dans le filtre, l’eau dans le réservoir. Bertrand entend le clapotis du goutte à goute  du café qui passe dans la cafetière. Premier repère du matin. Tout s’enchaîne, le déjeuner, la douche, le choix de sa tenue.
Un lundi matin comme les autres. Les clefs de la maison, de la voiture, la poubelle à déposer dans le contener. C’est bon. Il peut y aller.
Les infos sur France Inter en sourdine, les essuie-glaces qui se mettent en route par intermittence, les feux aveuglants des voitures qu’il croise... Un début de semaine comme les autres avec dans la tête encore un peu de brume.
Et ce choc, brutal, violent contre sa portière et ce visage qui vient cogner contre sa vitre. Tout s’est passé si vite. Un brusque coup de volant et la voiture qui fait un tête à queue. Il ne se rappelle que de ce visage, de cette jeune fille aux yeux écarquillés qui s’est projetée sur sa vitre.
Et sa vie qui défile, si vite. L’arrêter, tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard.
Année 2011, voilà ce qu’il lit sur le rebord de ses draps blancs. Il ferme les yeux, elle est toujours là, avec ses grands yeux remplis d’effroi.
Il rouvre les yeux, année 2011 encore. L’hôpital. Il a du mal à respirer, son thorax est comprimé. Il voudrait parler mais aucun son ne sort. Il bouge une main, son bras, il touche son visage. Oui, tout à l’air de fonctionner mais ses jambes ne lui répondent plus.
Il ne veut plus fermer les yeux, il ne veut plus la voir. Il a peur. Une peur sourde, profonde, celle de ne plus rien maîtriser.
Il voudrait qu’il soit 6 h 30, que le réveil sonne. Mais ce n’est pas possible. Elle est entrée dans ses pensées, elle ne le quittera plus, jamais plus. Il le sait déjà.
Une infirmière entre dans la chambre, s’approche, lui prend la main et lui demande d’être courageux. Comment sait-elle  que sa vie a chaviré avec ce visage ? Elle lui parle de ses jambes qui risquent d’être définitivement paralysées suite à l’accident. Et elle ? S’en est-elle sortie ?  L’infirmière ne sait pas.
Il voudrait tant que le réveil sonne, qu’il se réveille enfin !
De longues semaines se sont écoulées entre les murs blancs de l’hôpital. Opérations et rééducation se sont succédé.  Sa vie s’est rétrécie, juste quelques mètres carrés et sa vie d’avant s’est peu à peu estompée pour ne devenir qu’une ombre fugace qui de temps en temps encore réapparaît. Mais plus rien d’avant ne n’intéresse.
Et toujours ce visage qui hante son sommeil. Il se réveille en sueur.
Elle avait 18 ans, elle s’appelait Hélène. Elle partait au lycée, les écouteurs sur les oreilles en écoutant One more time de Daft Punk. Ils venaient de sortir leur nouvel album. Il faisait encore nuit, elle avait une interro d’histoire ce matin-là sur la guerre froide. Elle écoutait one more time et puis plus rien. Tout s’est arrêté ou presque.
Elle est alors entrée dans la vie de Bertrand, elle fait partie de son quotidien, elle hante ses jours et ses nuits. Toute sa souffrance la ramène à elle, Hélène.
Il n’a pas vu sa famille, ses parents, Antoine et Claudine, mais les imagine dévastés par le chagrin, à cause de lui. Il n’a rien vu venir, n’a rien pu faire et pourtant c’est à cause de lui.
On lui a fortement conseillé une psychothérapie, mettre des maux sur ce drame, mais à quoi bon. On ne peut pas revenir en arrière, effacer une vie, remplacer ses os brisés qui se ressoudent petit à petit et qui lui rappelle à chaque instant cet instant tragique. Sa souffrance il la mérite, il ne veut pas l’occulter, il veut l’affronter mais ça fait si mal .
Déjà 4 mois, c’était hier.

Maintenant cela fait dix mois, c’est encore tellement présent. Il y pense un peu moins mais ça le ronge, ça le bouffe, ça le tétanise.
Il n’est pas retourné travailler, il ne veut pas revoir Julie. Ils s’aimaient tant pourtant ces deux-là. Ses copains se sont lassés de son désespoir. Il fait peur à voir, on l’évite pour ne pas avoir à l’écouter. Il les sent ces regards qui le jugent qui le condamnent. Il reste cloîtré chez lui, la télévision allumée jour et nuit, pourtant il ne la regarde pas.

Dix-huit mois. Le 8 avril. Il se réveille à 9 h 42. Il se lève, se dirige vers la cafetière électrique, glisse le café dans le filtre, l’eau dans le réservoir. Le clapotis du goutte à goute  du café qui passe dans la cafetière a une nouvelle résonance en lui. L’odeur lui apparaît agréable, il regarde par la fenêtre et aperçoit un ciel bleu prometteur. Il apprécie cet instant, Il se décide à se doucher et à s’habiller. Et il se dit qu’il a envie de sortir, ce mot ne faisait plus partie de son vocabulaire, mais il n’y pense pas. Il se dit qu’il va aller au parc, à quelques dizaines de mètres de son appartement. Il se dit que peut-être il y découvrira les premières fleurs du printemps et que avec un peu de chance un banc sera libre côté soleil  et que les enfants crieront autour des toboggans, des cris de jeux, de joie.

Il traverse la rue Maupassant avec toutes ces pensées qui se mélangent dans son esprit.
Et puis plus rien. Tout s’arrête. Antoine l’attendait dans son Audi 80.
Un accident. Un stupide accident d’inattention.

0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,