Un Loup en hiver

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« À tous les lecteurs qui, malgré l’attrait de la télévision, d’Internet, des disputes de familles, des jeux vidéos, du sport, des boîtes de nuit, du sommeil, ont trouvé quelques heures  [+]

Image de Hiver 2021

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Sur un chemin sombre, à tout jamais semé d’insignifiants cailloux, rôdait le loup, apeurant le promeneur, sa race errante et méprisée affirmait ici son ultime noblesse et sa menace sur la sauvagerie des hommes. C’était pourtant lui que l’on appelait « bête », « animal », « monstre ». On lui ferait la peau, exterminant sa rage… de vivre.
Alors les pièges furent semés dans la forêt, il arrivait que des chapelets de sang empourprent les sous-bois, mais jamais de proie ne fut retrouvée. Avec le temps on dit que la vieillesse ou la maladie l’avait sans doute emporté, peut-être même qu’il s’en était allé si loin que jamais plus il ne reviendrait, qu’on pouvait alors bien les oublier, lui et les craintes qui n’avaient que trop pesé.

Et c’est ainsi que les chasseurs abandonnèrent la créature à la légende.

Le banni des cœurs et esprits assombris était bien parti, il avait quitté la contrée, s’enfonçant dans la forêt, traversant clairières et prairies, joignant d’autres bois et atteignant les hauteurs de la montagne. Il y faisait froid, son pelage était alors plus fourni, la terre y était dure et les pierres lui meurtrissaient les pattes… mais l’eau claire, elle, était si bonne !
Ici, il n’y avait plus ces prédateurs humains, il n’en vit d’ailleurs que très peu, il s’en cachait fort bien désormais, non seulement derrière les rochers, mais dans la montagne elle-même ! Il en avait exploré les cavités, c’était là ses abris, tanières de sa nouvelle vie.

De nombreux jours durant, les orages et pluies dévoraient la montagne, celle-ci saignait de grands torrents ; l’eau n’était plus bonne à boire du tout, et les proies, elles aussi, avaient disparu. Le ciel les avait-il mangées, elles aussi ? Et le torrent avait-il emporté les restes ?
La soif et la faim mettaient sa vie en péril, il dut se résoudre à suivre la voie des eaux, celle du torrent qui le menait dans la forêt blanche de neige et enfin dans la vallée cruelle des hommes.

Quel épuisant voyage ! La couverture de neige était si épaisse ! Avancer là-dedans était un calvaire, et puis, comment se repérer, tout était si trouble et blanc ! Un enfer de glace qui prenait tant de temps et d’énergie sans offrir quoi que ce soit à manger… Il s’affaiblissait. Dans ce silence étouffant, tous se taisaient et seule la Mort souriait.
Parfois, des tas de neiges tombaient lourdement du haut des sapins, on pouvait croire à ce que ce fut l’arbre entier qui se couchât, abattu par le Ciel écrasant la Nature de tout son poids.

Ses toutes dernières forces lui ouvrirent enfin le rideau blanc pour atteindre la bordure d’un lac gelé. Tout était ici plus clair, la vue était si dégagée sur le pourtour, si belle et lumineuse qu’elle en était presque inquiétante… La neige était moins froide, elle crépitait comme de plaisir à être ainsi caressée par les rayons du Soleil dont la brillance égalait alors celle de son miroir blanc. La glace du lac, elle, suintait une eau pure, et était comme perlée de cristal, lui conférant une richesse qu’aucun roi des hommes ne put reproduire en son palais sinon en rêve.

Cependant, la pêche ici était condamnée. Et la force lui manquait trop pour courir après les rongeurs, de bien petits et si rapides amuse-gueules. Il lui fallait poursuivre encore un peu plus en avant son voyage ; l’autre côté du lac devait offrir un bien meilleur terrain de chasse, atteindre cette orée de l’empire des neiges était le but. Là prendraient fin ces temps de privations, là il survivrait.

Traverser le lac était une première ; la vue et sensation de la glace sous ses pattes étaient certes connues, mais ceci devenait plus étrange sur une telle étendue.
Dans sa progression, naquit peu à peu une appréhension : celle d’être ainsi à découvert. Il s’en était depuis longtemps protégé, devenant avec le temps un maître dans l’art de la discrétion. Et puis, réfugié dans son territoire de la montagne, il avait ensuite pu abandonner ses craintes et donc ses tactiques de dissimulation. Cette appréhension, non pas oubliée, mais diminuée par la distance et le temps, lui revenait alors péniblement, remuant son passé ainsi que le chemin parcouru jusqu’ici.

Plus il avançait, plus la peur croissait et s’imprégnait plus précisément en son esprit.
Alors il avançait plus vite, à croire qu’il cherchait plus à fuir cette peur qui lui courait après que de rejoindre la rive de son espoir. Les risques grandissaient d’autant plus qu’il approchait de sa chance à portée de vue.
Il dépassait ainsi le centre du lac et plus encore, se mit à courir alors, et ceci toujours plus vite, si vite qu’il sema sa peur loin derrière lui. Ses forces et sa confiance retrouvées, il courait. Il courait comme avant, comme avant tous ces mauvais moments, comme du temps de ses jeunes années. Ce regain de vigueur poussait son esprit animal loin au-devant de lui, par-delà les bois, il y imaginait ces chasses, ces proies et même la rencontre de congénères.

C’est ainsi que sa formidable course lui fit atteindre la rive visée.
C’est là que lui fut visé et qu’une balle l’atteignit, lui.
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