Un jour, je prendrai le temps

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Je suis une femme très ordinaire, plutôt contemplative du microcosme qui m'entoure. A l'heure de l'immédiateté, j'aime à partager mes récits imaginaires - ou presque ! - avec les gens pressés  [+]

Image de Eté 2017
Un jour, je prendrai le temps de lui avouer tout ce que j’ai envie de lui dire.
Je ne le hurlerai pas comme dans une ultime revendication.
Je ne le lui aboierai pas tel un chien enragé.
Tout cela serait peut être un peu fort.
Mais je ne le lui susurrerai pas davantage comme un secret léger, glissé au creux de l’oreille
Ce serait un peu faible.
Je ne la regarderai pas en face de peur de perdre mes moyens. Mais je ne prendrai pas pour autant d’alcool, ni de substances excitantes ou inhibitrices ou hallucinogènes pour m’affranchir de cette peur.
Je ne lui dirai pas : « il faut qu’on parle ! » comme si cet ordre comminatoire devait m’aider à vaincre ma timidité.
Je ne lui proposerai pas une promenade champêtre, romantique à souhait, batifolant dans des champs de lavande et de coquelicots, pour offrir un cadre bucolique à mes aveux.
Je ne prendrai pas l’air affairé du bricoleur du dimanche, le tournevis à la main, pour lâcher, faussement concentré sur ma tache, subrepticement et l’air de rien, ce que j’ai, jusqu’à présent, tant de mal à formuler.
En fait, je lui ferai ma déclaration, simplement comme ça, sans autre forme de procès.
Pour elle, l’oralité est une question de survie. Elle ne peut rester muette plus de deux minutes ; c’est une intarissable bavarde remplissant l’espace temps et l‘espace tout court avec toutes ces paroles qui soulent ses auditeurs à défaut d’être ses interlocuteurs.
Sa voix est somme toute mélodieuse, ensorcelante. Mais parfois elle se fait entêtante, écoeurante et mièvre au point que pour s’en dégager, on n’hésite pas à couper le fil de la conversation... de son monologue devrais-je plutôt dire. C’est l’instinct de survie qui vous y pousse pour ne pas succomber à l’étourdissement.
Je m’apprête donc à faire le grand saut. J’ouvre la bouche pour verbaliser ce que, aujourd’hui, j’ai décidé de lui dire.
Mais comme toujours, je sens qu’elle va me précéder, me couper les mots que je n’ai pas encore commencé à lâcher.
Mais qu’ai-je à lui dire au fait ?
Ça y est, mes hésitations reprennent.
Elle est là pourtant, à portée d’oreilles et pas trop loin de ma bouche qui essaye vainement d’articuler ce propos qui m’encombre mais qui ne sort pas.
Je sens soudain quelque chose d’inhabituel.
Elle est là devant moi, tordant sa bouche d’où ne sort aucun son, portant ses mains à sa gorge et levant les yeux au ciel, le regard comme accablé par toute la misère du monde.
J’aurais dû m’en douter :... l’écharpe au triple enroulement autour de son cou, le pot de miel sur la table, creusé à grands coups de petite cuillère, le sirop pour la toux affichant la posologie de la main même du pharmacien et surtout cette crispation qui ne produit qu’un râle assourdi...
Est-ce possible ?... Elle est aphone !
J’ai pitié de ses pauvres cordes vocales qui sont tant sollicitées d’habitude, et n’ai pas le cœur à lui dire enfin toute ma frustration à ne pas pouvoir jamais en placer une.
Elle ne perd cependant rien pour attendre. Un jour, je prendrai le temps... de le lui dire.
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