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Un jour à Montparnasse

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Anarore

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Je ne suis que de passage. Comme toujours. Pourtant, en remontant les boulevards peuplés de badauds, je pense à toi. L'odeur du café et des crêpes emplit l'air de ce quartier devenu éminemment moderne. Au loin, la tour, gigantesque, qui veille sur cette ancienne particule des dieux : le mont parnassius, demeure des muses, où les étudiants se mêlaient aux poètes du XVIIè siècle pour déclamer quelques vers et enchanter les passants.
Il n'y a plus ni poètes, ni passants à charmer aujourd'hui. Au milieu des téléphones et des bousculades, j'erre seule, silhouette désuète et pensive. Les voitures bruissent, camouflant le craquement des feuilles d'automne sous mes pas. Dans le fourmillement des rues, elles éclaboussent les trottoirs de leurs couleurs rougeoyantes. L'une d'elle attire mon attention, elle a une forme d'étoile. Je la ramasse lentement, un sourire aux lèvres. Peut-être que toi aussi, tu penses à moi.
J'aperçois au loin l'entrelacs de marbre et de pierre. Lorsque je pousse le portail de lourd fer noir, tu es toujours là. Au milieu des bâtiments et des fleurs, tu attends, silencieux et discret, toi qui avait tant de verve. La grisaille ne t'a pas encore atteint, parmi l'oubli de ces tombes.
Les cimetières sont des lieux étranges, mais celui de Montparnasse ressemble à un musée. Les gisant se lèvent et scrutent les passant, dardant un regard lointain sur eux, comme pour les inviter à s'approcher et lire les épitaphes : « Nous ne sommes que des souvenirs, approchez... ».
Certains semblent endormis, d'autres ont été jetés sur leurs tombe, face contre terre. Là, le sein nu d'une vénus disparue, ici, une pleureuse qui voisine avec un angelot potelé. Plus loin, deux mains jaillissent d'une tombe, non loin d'un chat coloré. Les célébrités ont cela qu'elles restent uniques jusqu'au sépulcre. Au centre, cette petite tour, semblable à un moulin qui aurait perdu ses ailes. C'est un peu le cas de tous ceux enterrés ici.
Paisiblement bordé d'une haie, le cimetière se prélasse dans les restes d'autres époques. C'est un carré de passé, enchâssé dans notre modernité : un écrin de verre. De là où je suis, je suis sûre qu'un curieux peut m'apercevoir du haut de la tour. Peu m'importe, je suis là pour toi. Je suis peut-être la seule aujourd'hui. On vient voit Baudelaire et Sartre, on admire les sculptures de Niki de Saint Phalle, cristaux colorés qui étincellent au milieu des roses, ou l'architecture de Dalida aux cheveux d'or.
Souvent, on vient voir moins spectaculaire. C'est mon cas. Lorsque je m'approche de toi, je revois ce jour de pluie où je découvris tes mots. Ton nom, usé par le temps, a été retracée par une main fidèle. J'aurais aimé que ce soit la mienne. Là où les petits cailloux servent à attacher des mots aux tombes, ceux sur la tienne sont des galets de pastel qui ne clame que ton nom : « DESNOS ». Des fleurs égrainent leurs beautés au-dessus des lettres, ainsi que quelques objets : peluches, cœurs. J'y ajoute ma feuille d'étoile, certaine que tu n'y verrais là qu'une Mystérieuse d'un autre genre, comme celle que tu chantais par amour autrefois. Un surréaliste ne s'embarrasse point de ces choses.
Je reste un instant à fixer cette aire de fleurs et de couronnes, et dans ma tête tes mots résonnent :

« J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m'est chère ? * »

Ah, tu es bien là...

* Robert Desnos, « J'ai tant rêvé de toi », Corps et Bien, 1930.

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Dolotarasse · il y a
Finalement un cimetière est vivant ! Bien aimé ce petit texte.
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