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Un homme nouveau

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Esteban

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J’y suis enfin ! Voilà ce que je recherchais, ce que j’attendais depuis si longtemps : cette chaleur, quand les rayons du soleil vous tapent droit sur la nuque et vous réchauffent jusqu’à la moelle presque à vous brûler la peau. Et ce vent qui souffle sur le visage et dans les oreilles au point de vous rendre comme sourd. Comme une madeleine de Proust qui vous ramène aux vacances d’été de l’enfance. La plage et le sable chaud, l’air marin, le regard perdu dans les vagues. C’est pour moi ce coup-ci, j’y ai droit. Moi le bourreau de travail j’ai finalement sauté le pas. Les vacances, le repos tout simplement. J’arrête tout ! Un instant je revois l’expression bouche bée de Mélanie des « ressources humaines » au quatrième étage qui n’en revenait pas : j’étais passé devant elle à toute vitesse en souriant. Je pose ma main sur ma veste en entendant mon téléphone sonner – Merde – Je suis partit avec le téléphone du bureau ! Trop tard ! Je ne décrocherai pas. Je file vers les vacances c’est décidé, j’y ai pensé tout le week-end et je ne peux plus faire demi-tour.
Tout a commencé à cause de la télévision et de ses publicités. Elles vous mettent l’eau à la bouche et vous font cogiter alors forcément tôt ou tard ça vous pète à la face. Moi ça m’a pris vendredi soir alors que je dînais seul devant mon nouvel écran dans le salon. Vendredi soir, fin de semaine chargée, fatigué, vulnérable, j’irais jusqu’à dire influençable... Alors que je venais de finir de faire le tri entre les lardons élastiques et les pommes de terre fades de mon plat pré-cuisiné micro-ondable et qu’il m’en restait autant dans la bouche que dans l’assiette, la publicité en question est venue me piquer au vif : Dans une ambiance tamisée au feu de bois d’un chalet de montagne, six jeunes, tous sexes et ethnies confondus, partagent une délicieuse tartiflette savoyarde « comme à la maison ». Entre deux éclats de rire on pique dans les assiettes, on plaisante, on s’amuse. Dans ma bouche la pâtée amidonnée me parut soudainement froide et insipide. Je passais ma langue sur les dents comme pour m’en débarrasser en me demandant depuis combien de temps je n’avais pas partagé un repas entre amis ? Depuis combien de temps je n’avais pas fait la fête autour d’un verre ? Ou simplement vu des personnes qui seraient autres choses que des collègues de travail ? Si je ne m’en souvenais pas c’est que c’était il y a bien trop longtemps. Et mon ex qui me disait – Lève le pied, prends des vacances, ralentis et vois des amis – Elle n’avait peut-être pas tort après tout. Quelques publicités plus tard le reste de mon plat surgelé finissait au fond de la poubelle. Ce soir-là pas plus de télévision ! Sitôt la table basse débarrassée et nettoyée je prenais le temps de me brosser les dents, fixant mon propre regard dans le miroir, bien déterminé à profiter du reste de la nuit pour me décider sur le chemin à prendre.
Je n’avais jamais connu de week-end aussi reposant que celui-ci. Comme si ma prise de conscience m’avait déchargé d’un fardeau énorme que je portais depuis trop d’années. Lundi matin en arrivant au bureau j’étais déjà un homme nouveau. Je paraissais rajeuni d’après certains et je le ressentais ainsi. On racontait à voix basse qu’il y avait une femme là-dessous, ou un gain à la loterie. On ne m’avait jamais vu aussi détendu et souriant. Et puis j’avais fini par vendre la mèche en parlant de mon départ imminent. Personne n’y croyait. En une matinée de ragots divers j’étais sur le départ pour un continent lointain, l’Australie peut-être, pour aller me frotter aux crocodiles, ou alors un saut en parachute dans les Alpes suisses... C’était comme ça : l’idée que je prenne des vacances leur était tellement improbable que la supposée destination choisie l’était toute autant.
À presque 17 heures j’ai bientôt atteint mon point de chute maintenant. Je touche au but. Terminus tout le monde descend ! J’étais intimement convaincu qu’à un moment ou à un autre j’allais regretter de m’être lancé à corps perdu de la sorte. Qu’au dernier instant j’allais vouloir faire demi-tour et remonter aussi vite dans mon bureau pour me caler dans mon fauteuil et rallumer l’ordinateur. Mais non : pas de regret... J’étais intimement convaincu qu’à un moment ou à un autre j’allais prendre peur et crier, peut-être même fermer les yeux très fort en voyant le sol se rapprocher de moi à toute vitesse... Mais non. Le téléphone sonne toujours... Ne vous attendez pas à ce que je réponde. Je prends des vacances définitives. Aujourd’hui j’ai fait le grand saut.

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Soseki · il y a
Quelle histoire de solitude !
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Esteban · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me lire :-)
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