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Lorsque je me rendis compte que j'étais invisible, c'était un mardi. Un mardi plutôt ordinaire, quoiqu'en faisant la rétrospective de cette journée, quelque chose clochât.

D'abord le matin alors que je me préparais pour aller travailler ; il est vrai que mon chien, contrairement à l'accoutumée, n'avait pas démontré à mon endroit ni attention, ni demande… Je lui avais quand même laissé eau et nourriture avant de claquer la porte de mon appartement. C'était comme si j'étais devenu transparent aux yeux des autres. Comme insignifiant… Insignifiant, je l'étais devenu de toute façon pour mes « collègues » de travail, tout juste des semblables qui exécutaient le même travail que moi, pour « remplir le frigo » et payer les traites. On ne me demandait jamais mon avis, on ne s’attardait pas à discuter avec moi lors des pauses, on ne m’associait à aucun projet, pas plus aux sorties hors bureau…
On ne me voyait plus ! Puis la même journée, à midi, je me rendis à la cafétéria mais au moment de commander un des plats principaux auprès du cuisinier, ce dernier ne me répondit pas, puisqu’il n’avait tout simplement pas détecté ma présence… Je repris alors le début de la file et me servis moi-même quelques entrées en libre-service et moult morceaux de pains pour calmer ma faim… Ensuite l’après-midi fut calquée sur la matinée, un vide intersidéral. J’avais beau réfléchir, je ne comprenais pas comment j’avais pu en arriver là, aucun accident, aucune agression n’étaient survenus, il ne pouvait s’agir d’un remake de Ghost ou du Sixième sens
Ce fut au moment de la débauche que je ressentis une sorte d’angoisse : allais-je passer le reste de ma vie aux côtés des autres mais définitivement seul ? Étais-je devenu aussi insignifiant qu’une carte bancaire avec paiement sans contact ?! Pressant le pas dans la rue, j’eus alors l’idée d’aller à la police pour raconter ce qui m’arrivait, mais, à quoi bon, puisqu’on ne m’entendrait pas… Pas plus que mon médecin, mes parents, mes rares « amis »… Je me ravisai donc tout en poursuivant ma course folle pour rejoindre au plus vite mon quartier.

De retour dans mon appartement, je m’écroulai dans mon sofa dans l’indifférence générale de mon chien qui ne me captait plus et j’allumai la télévision à la recherche d’une chaîne d’info pour vérifier si les médias faisaient écho de cette « affaire ». Après deux minutes sur la météo, démarra un sujet sur « Le Jour du dépassement ».
« Alors qu’il y a dix ans en 2019, c'était le 29 juillet que notre continent a épuisé ses ressources naturelles et a commencé à vivre à crédit, les gouvernements avaient enfin pris l’engagement solennel de tout mettre en œuvre pour réduire l’empreinte écologique de nos modes de consommation. L’objectif était de contenir l’inexorable calendrier qui constatait chaque année l’avancement de cette date fatidique, pour arriver cette année en 2029 à un niveau au moins supérieur à la moitié de l’année, c’est-à-dire au-delà du 1er juillet. Force est de constater que nous avons collectivement échoué car nous ne sommes que le 30 mai que déjà nous avons consommé l'intégralité de ce que notre planète bleue nous a légué… Nous avions clairement précisé qu’en cas d’échec, des mesures concrètes et contraignantes seraient prises. Nous avons donc mis 10 années à élaborer au niveau mondial avec les meilleurs spécialistes un programme d’isolement forcé d’une partie de la population (...) »
Heureusement que j’étais assis car j’étais autant en sueur qu’en larme à l’écoute de ce terrible flash spécial… Isolement… Camisole… Folie… J’étais donc devenu fou ?
(...) sous la forme d’une hibernation sans danger aucun pour la santé des individus (...)
Hibernation… Hibernatus… La filmographie de Louis de Funès m'apparut subitement beaucoup moins drôle !
(...) Les personnes ainsi tirées au sort sont donc d’ores et déjà placées dans un lieu sûr et tenu secret pour qu’elles sortent du circuit de consommation et cessent ainsi de produire par leur activité de la pollution et autres déchets, ce jusqu’au 31 décembre à minuit tapant. Elles se réveilleront alors le 1er janvier de leur profond sommeil sans aucune conscience de leur voyage intérieur de quelques mois et reprendront à l’identique leur vie d’avant. Le programme sera ainsi renouvelé d’année en année tant que l’objectif ne sera pas atteint : c’est la survie de notre planète, voire de notre civilisation tout entière qui en dépend (...)

Moi qui me considérais comme incollable sur le tri sélectif que je pratiquais depuis des lustres avec mes cinq poubelles encombrant mon petit appartement, qui achetais toujours local et bio, qui ne possédais pas de voiture et ne prenais jamais l’avion, j’étais donc l’élu de ce « programme gouvernemental ». La bonne nouvelle dans mon malheur était que nous étions plusieurs dans mon cas, les invisibles… Cependant, quel sens donner à présent à nos vies, nous, naufragés sur une île déserte, vivant reclus dans un monde parallèle, coincés dans une autre dimension ? Ce qui me terrifia le plus fut la prise de conscience selon laquelle les autorités nous mentaient sur le sujet en faisant croire à la population que nous étions parqués quelque part au chaud dans des lits douillets, branchés à des machines bienveillantes, dans un méga hangar sous terre ou sur terre, en attendant sagement notre doux réveil, autant de Beaux et de Belles aux bois dormant s’exclamant à l'unisson « Bonne année ! » alors que nous étions depuis notre disparition bien présents parmi les autres, parmi nous, parmi vous !
Je dus à ce moment-là m’évanouir, ou m’endormir car à mon « réveil », la mire de la télé crachait déjà ses paillettes grises et noires alors que mon chien semblait en train de me regarder bizarrement…

PRIX

Image de Été 2019
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Billy Buffalo  Commentaire de l'auteur · il y a
"UN HOMME INVISIBLE", une plongée en apnée dans une histoire aux confins de l'absurde, du fantastique et du surnaturel où l'humour n'est jamais en reste: voilà comment nous avons imaginé cette nouvelle en 4 épisodes ! Signé : Billy Buffalo et son chien...
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Valerie Rosier · il y a
Hum, ça sent bon le délire fantastique ça !! très sympa cette histoire et bien tournée
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Samia.mbodong · il y a
L’épuisement des ressources est un véritable problème pour l’humanité
Voilà de quoi nous faire réfléchir.
Bravo et merci je soutiens.

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Billy Buffalo · il y a
Merci à vous ! Si cela vous intéresse, une suite est disponible sur mon profil sous les titres : "L'île aux enfants", "Boule et Billy" et "Poker Face"...
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Chateaubriante · il y a
il y a dix ans déjà

en août 2019, les plus grandes puissances économiques de notre planète se réunissaient dans le but de prendre des mesures collégiales destinées à résoudre les problèmes principaux auxquels sont confrontées les populations, à l'échelle mondiale ;
les thèmes abordés lors de ce G7 furent principalement la lutte contre les inégalités, le dérèglement climatique, la transition écologique et la lutte contre le terrorisme

le Président devait faire une annonce le lundi 26 août via les médias, je m'en souviens très bien car j'attendais

il n'en fut rien et nous citoyens, avons été maintenus dans l'ignorance jusqu'à ce jour où un journaliste d'investigation indépendant ne découvre la machination épouvantable, décidée, ratifiée par tous et mise en place dès lors

ainsi, dans mon entourage, certaines personnes disparaissaient, ce fut d'abord anecdotique puis de plus en plus phénoménal

dix ans ont passé, la population mondiale a été volontairement réduite de moitié ; entendez par là, que tous les non-conformes : les opposants de tout poil, les déviants sexuels -comme ils les nomment-, les pauvres et les miséreux, les laissés-pour-compte, les exclus économiques, climatiques, tous les marginaux ont été définitivement écartés (où ?)

inutile de préciser que ce journaliste a bien évidemment lui aussi disparu et l'affaire étouffée

merci Billy de ce voyage vers un futur presqu'immédiat (10 ans c'est peu) qui, pour effrayant qu'il soit, résonne aussi tel un signal d'alarme, une alerte, forme d'appel à une prise de conscience des réels dangers auxquels nous sommes déjà confrontés et ceux à venir

et je vais lire la suite :
2 - l'île aux enfants
3 - Boule et Billy
épilogue - poker face

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Eowyn · il y a
J'adore ! Associer l'humour à la réflexion, c'est super. J'ai beaucoup apprécié la phrase : tais-je devenu aussi insignifiant qu’une carte bancaire avec paiement sans contact ? Tous mes votes ! A l'occasion, je vous invite à venir découvrir mon univers.
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Virgo34 · il y a
Une histoire originale qui donne à réfléchir.
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M. Iraje · il y a
Une idée originale. Mais les pollueurs ne sont pas les payeurs ... et la majorité du tri sélectif paraît de plus en plus destinée à être expédiée à bas prix sur les pays du tiers monde. Le recyclage n'est aujourd'hui qu'un leurre utopique pour les bonnes consciences.
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Valérie Le Doujet Marchèse · il y a
Toujours aussi superbe à lire 😉
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Sandrine Daguenet · il y a
Bonne chance 🤗💋
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Nicole Guiheneuf Rialtani · il y a
Vivement la suite !!!!!!!
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