Un grand trou

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Proche de la Nature, aimant les voyages et consciente des "forces de l'esprit", je me projette souvent dans un lieu, une situation ou une époque, s'ils m'interpellent. Les personnages de mes  [+]

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La campagne s’éveillait sous les rayons du soleil de juin. Raoul s’affairait dans son jardin depuis une paire d’heures déjà. Il suait sang et eau depuis l’aube devant un grand trou qu’il avait commencé à creuser la veille. Il cracha dans ses mains, et, saisissant à nouveau sa bêche, ramena une nouvelle pelletée de terre.
Le père Raoul ignorait que son plus proche voisin, Fabrice, un jeune cadre venu de la ville pour s’installer au vert avec femme et enfants dans ce petit coin tranquille, épiait le moindre de ses gestes tout en se rasant.
Il était particulièrement intrigué par ce que pouvait bien fabriquer le bonhomme, au fond de son jardin, à la limite de son potager. À tort ou à raison, les dimensions du trou lui faisaient irrésistiblement penser à celles d’une tombe !
Quand il avait repéré ça, il en avait eu froid dans le dos, d’autant que Josette, son épouse, lui avait fait remarquer que, depuis plusieurs jours, elle ne voyait plus la femme du père Raoul s’occuper de sa basse-cour. Toutes deux entretenaient de bonnes relations, et Josette lui achetait régulièrement des œufs ou une volaille.

Josette avait tenté d’avoir des nouvelles de sa voisine en s’adressant au père Raoul, mais il l’avait purement et simplement envoyé promener. « Elle est partie avec un autre ! » s’était-il contenté d’aboyer. Il est vrai que sa femme semblait beaucoup plus jeune que lui, et qu’elle était très coquette, d’après ce qu’on disait dans le village.
Josette n’avait pas insisté ; elle connaissait la réputation du père Raoul que nul n’aurait eu l’imprudence d’oser provoquer. Il était coléreux, extrêmement soupe au lait ; il avait fait les quatre cents coups dans sa jeunesse et gardé un goût immodéré pour la bagarre, malgré son âge. Bref, il était aussi aimable que son énorme chien-loup...

Malgré tout, Fabrice décida d’en avoir le cœur net : à quoi pouvait donc bien servir cette fosse ?
Le père Raoul posa sa bêche et se dirigea vers sa remise. Il ressortit en traînant un sac d’une bonne taille et d’un bon poids, à en juger par les efforts qu’il faisait.
Puis, sous les yeux ébahis de Fabrice, il fit basculer sa charge dans le trou que, sans plus attendre, il commença à reboucher. Il était sept heures du matin.
Fabrice, persuadé d’avoir surpris le vieux paysan en train de se débarrasser du corps de sa femme, tourna en rond un moment. Il était inquiet. Il ne pouvait se résoudre à partir au bureau en laissant sa femme et ses enfants au voisinage d’un assassin. Appelez les gendarmes ? Bien sûr, il aurait pu... Mais il n’avait aucune preuve. Et si tout ça se retournait contre lui ? Non. Il fallait en avoir le cœur net. Et tout de suite ! Sans réfléchir, il fonça chez le père Raoul et atteignit le potager où le vieux s’activait.
En le voyant, le père Raoul vint précipitamment à sa rencontre avec de grands gestes de colère.
- « Qu’est-ce que vous faites ici, chez moi ? J’vous ai point invité à rentrer, bon sang de bon sang !
Fabrice marqua un bref temps d’arrêt puis se lança.
— En fait, je voudrais bien voir le trou que vous avez creusé, et ce que vous avez mis dedans...
À son tour, le vieux eut l’air, un instant, décontenancé.
— C’est bien un passe-temps des gars de la ville de venir fouiner comme ça partout ! J’vous montrerai rien du tout, moi ! vous êtes de la police, ou quoi ? répliqua-t-il avec fureur.
Fabrice était tout pâle. Il réussit à articuler :
— Non, je ne suis pas de la police, mais je pourrais bien les appeler, les gendarmes, si vous ne me montrez pas ce trou, et tout de suite !
Le vieux sembla hésiter comme si le mot “gendarme” l’avait cloué sur place. Alors, comme s’il abandonnait la partie, il laissa tomber ses bras le long de son corps.
— Bon, ben c’est d’accord... Mais qu’est-ce que vous allez imaginer, encore ? Qu’j’ai tué ma femme et qu’j’l’ai fichue dans l’trou, c’est ça ?
Fabrice s’efforçait de rester calme. Il expliqua qu’il ne croyait rien de spécial, qu’il voulait simplement voir, c’est tout.
De mauvaise grâce, le père Raoul se dirigea vers le trou, dégagea quelques pelletées de terre et mit au jour le sac. Le père Raoul s’épongea le front.
— J’veux bien vous l’ouvrir, mais là où il est. Je n’ai pas envie de le sortir : c’est qu’il est lourd, ce mâtin !
Fabrice ne comprenait plus grand-chose.
— Mais... De qui parlez-vous ?
Le père Raoul le regarda d’un air désolé.
— Ah ! Ça veut se mêler de tout, mais ça ne comprend rien ! De qui je parle ? Ben, de mon berger allemand qu’était si vieux qu’il est mort hier ! Et qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? J’vais tout de même pas payer le vétérinaire pour le faire brûler, non ?
Tout en parlant, il détachait la ficelle qui fermait le sac.
Fabrice se pencha au-dessus de la fosse et vit, effectivement, le cadavre du gros chien-loup. Il hocha la tête, penaud.
— Euh... Je vois... Allez, excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur, mais vous comprenez, de nos jours...
Le père Raoul lui jeta un coup d’œil revanchard.
— Ya pas de quoi ! Mais maintenant, vot’dame et vous, il faudra aller chercher vos œufs ailleurs ! Parce que ma bonne femme, elle est partie avec un coquin, et faut pas compter sur moi pour rendre service à des espions ! ».
Fabrice tourna les talons en haussant les épaules. Voilà ce que c’est que de regarder trop de polars à la télé... Après ça, on voit le mal partout. Pauvre père Raoul ! Il avait de quoi être aigri à se retrouver, d’un coup, tout seul : sa femme qui fiche le camp avec un autre, son vieux chien qui meurt...
Pris de pitié, il se retourna pour regarder le vieux père Raoul qui méditait, appuyé sur sa bêche, au bord de sa fosse.
« Alors, la mère ? T’es pas bien, là’d’sous, avec le Rex pour te tenir compagnie ? Tu voulais me quitter, hein ? Eh ben comme ça, personne d’autre t’aura ! »
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