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Un grain de sable

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Elodie

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Aujourd’hui, je me suis décidée à changer les règles. Aujourd’hui, j’ai décidé de ne pas relancer la roue une nouvelle fois sans miser sur le double zéro. Observer la course folle de la bille, la voir vaciller lentement, hésiter, pour finalement choisir sa voie, irrémédiablement, comme on scelle un destin.
« Le secret », me dit-il, « c’est de ne pas s’arrêter à la première perte. Plus tu perds, plus tu mises. De sorte que tu pourras toujours récupérer ton gain et doubler ta mise de départ. »
Imperturbable, je le vois miser cinq puis dix puis vingt, enfin quarante. Doubler sa mise, toujours, encore, pour ne pas perdre au change.
« Faites vos jeux ! Et rien ne va plus !», annonce le croupier impassible. « Le cinq rouge impair gagne ».
Je le vois ramasser ses jetons sur la table et j’essaie de compter les gains. Quatre cents euros. J’observe les gouttes de sueur perler sur son visage. « Tu vois ça marche, c’est mathématiquement impossible de perdre plus de quatre fois de suite ! La chance n’a rien à voir là-dedans. »
Il est 8h56, j’attends le RER à la station Palaiseau-Villebon. Je passe le temps comme je peux en feuilletant ce canard inutile sauf pour tromper l’ennui. Je lis les gros titres de façon tellement déconnectée que je peux réfléchir à bien d’autres choses.
« Le musée du chocolat vous ouvre ses portes en octobre. », « Paris s’habille de vert. », « Les meilleures adresses de co-working à découvrir dans la capitale. »
Je me demande à quel point le fait d’être ici maintenant peut changer ma perception du monde. Ma famille qui m’attend pour Noël à trois cents kilomètres de là ne lira probablement jamais ces nouvelles. Toutes ces informations qui emplissent mon cerveau, me dictant de me rendre ici ou là, me donnent le tournis.
« Montée ce matin à Sevran-Livry. Ma montre affiche 09h00. Je me réjouis, le train roule à toute vitesse. Je vais être à l’heure pour cet important rendez-vous. Ma joie retombe rapidement quand les minutes se mettent à défiler alors que nous sommes immobilisés en pleine voie. Je marmonne entre mes dents quand je te remarque alors. Tes yeux sont humides. Bientôt de grosses larmes roulent sur tes joues. Mince, qu’a bien-t-il pu se passer? Je suis réellement peinée de te voir de la sorte et en oublie alors mon éternelle colère contre le RER B. Ton téléphone sonne et en décrochant, tes larmes deviennent plus grosses. J’aurais aimé te dire que ça va aller. Ton chagrin m’a ému. J’espère qu’il est moindre à présent. »
La rubrique « Croisé dans le métro », par contre, vaut tout l’or du monde. Je doute toujours que quiconque ait pu se retrouver. Il faudrait un « Témoignages des personnes retrouvées grâce à croisé dans le métro ». Une mise en abyme infinie. Ces histoires sont la preuve vivante que le coup de foudre existe. Les témoignages de personnes retrouvées seraient tout simplement la preuve que le hasard n’existe pas. Parfois je me dis que la volonté de mettre un nom sur un visage, de mettre en mouvement ces petits êtres inanimés et inconnus que nous croisons chaque jour lors de nos trajets pendulaires, sommeille en chacun de nous.
Mon RER arrive, je choisis comme d’habitude le premier wagon. Je m’assieds en face d’un grand barbu en costume. J’aime à imaginer que les cravates ne se dirigent pas toutes à l’Arche de la Défense pour financer la finance. Non, sa barbe ne correspond pas aux standards de la profession.
« Bonjour, je peux vous demander ce que vous faites dans la vie ? »
Il me dévisage, interloqué. Je porte des bottes marron, un jean noir et un manteau crème arboré d’une écharpe en laine colorée.
« Eh bien je suis tatoueur. Pourquoi ? », Finit-il par me répondre courtoisement.
– Ça ne vous arrive jamais de vouloir parler à tous ces gens que l’on croise tous les matins de façon anonyme ? » lui répondis-je.
– Si c’est évident. Mais si nous le faisions, nous n’aurions jamais le temps de parler à tout le monde. Et puis ça deviendrait vite usant au final. Vouloir parler à tous les gens que l’on croise c’est comme vouloir compter tous les grains de sable.
– Ah sympa je ne pensais pas avoir une tête de grain de sable !
– Mais non ! s’esclaffe-t-il. Mais vous comprenez ce que je veux dire.
– Oui tout à fait ! Vous avez raison. L’anonymat parisien a ses raisons...
– Bon. Alors vous êtes décidée ce matin à ne pas vous résoudre à cet anonymat ?
– Exactement ! Parce que je m’aperçois aussi qu’on le veuille ou non, l’anonymat ne nous empêche pas de nourrir un intérêt, une curiosité pour tous ces visages. Tenez, d’ailleurs, en ce qui vous concerne, je me demandais bien quel métier vous pouviez exercer. Vous semblez habillé pour rejoindre un job très conventionnel et puis en même temps, vous n’y paraissez pas.
– Hahaha, rie-t-il aux éclats. Conventionnel non ça c’est sur ce n’est pas comme ça que l’on me définit habituellement ! En fait, je me rends au mariage d’une amie.
– Ah tout s’explique ! Le costume... comme quoi l’habit ne fait pas le moine.
– Exactement ! Par exemple la jeune femme là-bas en tailleur, où pensez-vous qu’elle va ce matin ?
Je me lève d’un pas décidé et marche vers la jeune femme adossée à la barre verticale. Subitement, les portes s’ouvrent et laissent entrer un homme qui annonce d’une voix lasse : « J’ai 47 ans, je m’appelle Thierry et j’ai une fille de 8 ans. Ce soir, j’aimerais pouvoir dormir au chaud. Si vous pouvez m’aider d’une petite pièce, je vous en remercie. » Je cherche dans la poche de mon manteau où je trouve un euro que je lui tends. Je me retourne en direction de mon compagnon de train. Il a disparu.
Il est 8h56, j’attends le RER à la station Palaiseau-Villebon. Je passe le temps comme je peux en parcourant la rubrique « Croisés dans le métro ». Ce matin un message attire mon attention « Croisé dans le RER de 9h05 à Massy, tu étais habillée de bottines marron, d’un jean noir et d’un manteau beige. Nous avons échangé quelques mots et j’ai dû m’échapper à ma station. J’aimerais pouvoir continuer à compter les grains de sable à tes côtés.

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