Un fil bien mince

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Jeune aspirant Médecin passionné par l'écriture et la lecture. Lecteur compulsif et vorace, ouvert à toute suggestion et critique. Merci d'avance  [+]

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Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut être les deux...
Mes sens désorientés, un goût aigre-doux persistant en bouche, j’ai une envie irrépréhensible de m’allonger, due au vertige et à une vague sensation nauséeuse.
Le silence me vrille les oreilles mais m’apaise.
J'écoute résonner le souffle cadencé de ma respiration, seul bruit perceptible dans l’obscurité où je me suis calfeutré.
Je recouvre mes esprits petit à petit, me découvrant seul dans la chambre d’amis, obscure, à 3h du matin, ignorant comment je suis arrivé à rentrer vu mon état de choc.
Un peu plus de 9h que je me tiens là, sous le choc de la terrible nouvelle.
Une nouvelle guère joyeuse, une pilule bien difficile à avaler.

Pourtant tout allait bien: de bonnes résolutions pour le nouvel an, une augmentation de salaire, une proposition pour un poste à l’Université Nationale de Médecine, le bonheur de voir mon dernier-né rentrer au lycée, une belle carrière, la reconnaissance de mes pairs... Toutes les opportunités s’imbriquaient pour rendre mon parcours des plus brillants, telles les pièces d’un puzzle ; cela n’étant que juste rétribution pour l’esprit affuté que je suis. Etant de nature réservée, j’aimais cacher mon autosuffisance sous ma personnalité absconse, car voyez-vous, je ne me considère pas comme extrêmement intelligent, mais le commun des mortels peut se révéler parfois modérément futé, voire médiocre. Mais ne nous attardons pas sur de vils détails.
De mon point de vue, j’ai « le monde à mes pieds ». Ma femme Julie, 43ans, Avocate dans un cabinet réputé, est restée la femme svelte que j’ai épousée, malgré les grossesses de nos merveilleux enfants. Pardon, je m’excuse de manquer aux obligations les plus élémentaires. Je m’appelle Arnaud, Dr Arnaud S., Médecin-Chirurgien Résident au CHU de Kamenge, au Burundi.

Ma vie est plutôt bien rangée: réveil, brève méditation, toilette, petit déjeuner avec les enfants avant de les déposer aux cours: les lycées du St Esprit, S.O.S et Vugizo respectivement pour l’aîné et les deux autres ; les cadets ayant refusé de fréquenter la même institution qu’un autre des membres de leur fratrie pour des raisons que je ne comprends point. Fort heureusement, ils se comportent de manière satisfaisante, se révélant être des élèves assidus.
Robert, 17ans, aspire au droit comme sa mère, ambition prouvée au quotidien par sa manière à user d’un plaidoyer riche à chaque discussion qui nous oppose. Vaincu par sa pertinence, je ne réussis à m’imposer que par mon autorité parentale.
Ma source de joie n’est autre que ma fille, ma douce Eva. Du haut de ses ‘‘presque’’ 15ans, elle ne cesse de me surprendre par ses traits de génie dans la résolution des problèmes domestiques, sans se départir de son attitude de Reine de Saba. Je préfère surtout quand elle commence son verbiage sur les prérequis pour intégrer la faculté prestigieuse de Médecine. Elle rêve de suivre mes traces : des études au pays (bonne patriote) avant de s’envoler vers l’étranger pour sa spécialité. Comme à chaque fois quand elle aborde ce sujet, des étoiles s’allument dans ses yeux. Et cette rêverie ne cesse d’irriter son jeune frère qui se voit plus comme photographe ou DJ, et surtout, surtout, loin de ces longues études, pardi.
Ses choix illogiques ont beau m’effrayer, mon benjamin de 13ans ne cesse de m’ébahir par ses talents: petit touche-à-tout, il est notre homme de main. La sphère digitale ne recèle plus de secrets à ses yeux, sauveur nous tirant de situations cocasses lorsque l’un de nous s’égare dans les méandres d’Internet et des réseaux sociaux.
Succédant à cette tâche, viennent le staff matinal, la visite des malades à 10h, avant de m’atteler ensuite aux devoirs du jour : les mardis et vendredis dédiés aux consultations, les lundis et mercredis axés sur les opérations au bloc opératoire. Bien sûr, le jeudi est dédié au repos. Après le service, je quitte ce poste vers 13h pour me diriger vers une clinique privée où j’exerce pour arrondir les fins de mois. Ma soirée s’achève par une réunion familiale, moment de détente, à lire ou autour de la télévision, regardant un de ces feuilletons plutôt fleur bleue choyés par ma femme, ou les téléréalités appréciées de ces jeunes gens, jusqu’au coucher.

Ce 04 Mai par contre, jour normal en apparence, bouleversa le restant de ma vie. Après mon habituel planning, alors que je m’apprête à quitter le bloc, s’en vient un cas jugé urgent par ceux chargés de l’admission. Distribuant les ordres à mon équipe, rodée par tant d’heures de collaboration, nous nous apprêtons à accueillir la patiente annoncée.
Et là, coup de massue, la personne sur la civière n’est autre que la fille de mon voisin, la meilleure amie d’Eva, Sheila. Elles sont comme cul et chemise, ces deux-là, à trainer ensemble, au lycée comme en dehors. Elle serait victime d’un chauffard, qui l’aurait fauchée à sa sortie de classe.
Mon sang ne fait qu’un tour. Et si Eva était touchée aussi ? Est-elle en sécurité ? Mon cerveau bouillonne sous les questions qui fusent à cet instant. Vu l’état de la petite, je me sens impuissant face à ses blessures qui semblent graves.

Vivement, mon esprit passe en mode pilotage automatique. Les heures de pratique viennent à bout de mon choc. L’équipe conjointe de Réanimation essaie coûte que coûte de maintenir en vie ce corps frêle qui gémit sur la table.
Une heure passe, deux, trois, les secondes s’égrènent doucement, la trotteuse filant sur le cadran de la pendule murale, insensible dans sa cage de verre et de plastique.
Nos forces s’amenuisent petit à petit, mais une détermination farouche marque mon visage. Détermination que n’avaient jamais remarquée mes collaborateurs, ce qui les pousse dans leurs retranchements, à se donner encore plus.
Brusquement, son cœur, fatigué, nous lâche. S’engage alors un combat acharné avec ce muscle pour le relancer. Mes assistants se relaient pour lui administrer un massage, permutant toutes les 5min. Mais l’organe, sourd à nos exhortations, refuse de repartir. Timidement, après 30 min de vains efforts, l’anesthésiste me demande si on ne devrait pas déclare la patiente morte. Mon esprit, toujours sous pilotage automatique, s’acharne encore une dizaine de minutes, avant de lâcher, d’un ton funeste : « Heure de décès : 17h25 ».
S’ensuit l’habituelle paperasse, ancre à laquelle je m’accroche avant de ressortir du bloc. Ressortir et confronter ses parents, ce couple charmant de voisins, et surtout affronter l’angoisse sourde qui tord mes entrailles : le sort d’Eva. Parvenu dehors, je fonce vers mon casier, me rue sur le téléphone et compose fébrilement le numéro d’Albert, mon voisin. Je désire qu’il me rejoigne à l’hôpital, requête qu’il s’empresse d’exaucer. La gorge nouée, la voix brisée, je ne puis que fermer les yeux pour atténuer le poids de la nouvelle.
Nul mot ne peut décrire ce sentiment d’un père qui perd un enfant, nulle formation ne nous prépare à affronter la douleur de nos patients, surtout quand ils sont proches.
Une douleur cuisante, anesthésiante.
Un vide qui se crée dans son cœur, et l’esprit qui s’obstrue.
Black-out.
Ma hantise ne me porte que vers ma maison.
L’adrénaline afflue dans mes veines.
Les kilomètres sont avalés, les pneus crissent quand j’arrête ma voiture devant ma maison.
Les battements de mon cœur ne reprennent que lorsqu’Eva, abasourdie par mon irruption plus saugrenue que brusque, se retrouve serrée dans un étau grandeur humaine.
Une pensée obsédante me hante: Eva aurait pu être allongée sur cette civière, gisant dans une mare de sang, transie sous une housse mortuaire.
Je la quitte et me dirige, inconscient, dans la chambre d’amis, perdu dans mes pensées.
Julie, de retour du travail, en apprenant la nouvelle, me retrouve dans mon refuge, pour me réconforter un tant soit peu. Sous cette étreinte timide de ma chère tendre, mon esprit prend l’ampleur de la vie, ce fil bien mince si fragile. Fil risquant à tout instant de se rompre.
Doucement, mes défenses cèdent.
Les larmes coulent posément sur mes joues.

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Fodé Camara · il y a
Bravo Claude ! J'ai adoré vous lire. Vous avez mes 5 voix.
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Arnaud-Christ EKONE · il y a
Aimé, courage.
très beau texte.
J'ai vraiment aimé te lire.
C'était très digeste,un vrai délice.
Bravo, tu as mon vote.
Je te convie à me lire et voter "Les cieux, la cime et la prairie".
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Gaelle Ghanem · il y a
3 voix, courage!
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Ozias Eleke · il y a
Très beau texte Aimé. Vous avez mes voix. Votez aussi pour mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred
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Firmin Mbaihogaou · il y a
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Yveson Pascal · il y a
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Yveson Pascal · il y a
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