Un, deux, trois...

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Un rire enfantin qui s'envole avec légèreté.
Des mains qui n'effleurent qu'un souffle de vent.
Trop lents.

—Maman t'as vu comment je vais vite ? Maman regarde, je cours aussi vite que Sonic ! Maman tu regardes pas là !
—Oui oui, je te regarde, mais ne t'éloignes pas ma puce.

Un éclat métallique qui apparaît dans le champ de vision.
Des membres qui agissent instinctivement.
Trop rapide.

—Stylé ! T'as des réflexes de fou !
—Je pense que dans une autre vie j'étais un ninja ou un truc du genre.
—Parce que tu crois à la réincarnation ?
—Pas toi ?

Un cri qui retentit du trottoir.
Des pneus qui crissent sur le goudron.
Trop tard.

—Il faut que tu fasses attention près de la route. Les voitures arrivent très vite, et on a pas toujours le temps de les voir. C'est pour ça que tu dois donner la main à quelqu'un pour traverser, d'accord ?
—C'est pour pas se faire mal ?
—C'est exactement ça, ma puce.

Un petit corps chaud à protéger du choc.
Des étoiles qui naissent du vermeil qui recouvre l'asphalte.
Trop tôt.

—C'est quoi ton rêve ?
—Comme tout le monde je pense. Vivre heureux, avoir une belle vie, ne pas avoir de regrets quoi. Et toi ?
—Pareil. 'Fin visiter tous les pays du monde en plus. Mais ça rentre dans une belle vie je pense.



Du bruit. Des voix indistinctes, des claquements, des pas, des entrechoquements. Tellement de bruit.
Doux. De la douceur sous la peau. Tellement doux.
Une nouvelle inspiration, les bruits disparaissent.

Des montagnes rocheuses désertiques dans la gorge. Raclement douloureux à chaque déglutition.
Sang remplacé par du plomb, difficile de bouger.
Les paupières collées, s'ouvrent peu à peu.
Tout reste noir.
Les chapes de sommeil assommantes s'éloignent, et les muscles se réveillent, tout doucement.
Le bras droit se lève finalement, mais au lieu de chercher un verre d'eau, s'approche plutôt du visage. Les doigts dépliés mais encore un peu raides se perdent dans les cheveux avant de redescendre lentement vers les yeux, qu'ils n'atteignent pas. Il y a du tissu dessus. Du tissu un peu rêche mais très régulier, qui a l'air de faire tout le tour de la tête.
Les doigts effleurent délicatement le bandage, et pourtant, dès qu'ils parviennent à la tempe, une douleur s'éveille brusquement.
La pulsation sourde qui résonnait entre mes yeux et mon oreille grandit, forcit, et bientôt, ce sont des éclairs intermittents qui traversent mon crâne de part en part.
Les doigts se crispent à nouveau, les montagnes se resserrent, l'air ne passe plus.

Et puis un bruit. Strident, répétitif et rapide, il teinte de rouge la clarté douloureuse qui emplit ma tête. D'autres bruits. Portes, pas, voix peut-être ? Tout est étouffé, assourdi, sauf ce bruit, cette alarme synchronisée aux battements frénétiques du muscle qui menace de sortir de ma poitrine.
Des pressions sur mes membres, qui essaient de se libérer violemment. Aucune pensée, aucune action, aucun contrôle. Juste l'impression qu'on déchire le tissu de mon esprit à coups de couteau chauffé à blanc. Il y a un feu là-dedans, qui se répand lentement, qui me brûle de l'intérieur. Même les traces humides sur mon visages sont des sillons de feu. Tout brûle.

Les pressions s'accentuent. Partout. Elles sont plus fortes, plus entreprenantes. Ma bouche est bloquée, les montagnes sont combattues, et une large gorge y est formée, à force d'éboulement et de violence. Les muscles se crispent, toute l'énergie est concentrée sur les hoquets qui naissent dans ma poitrine. Ils échouent à repousser l'envahisseur, et pourtant les roches sont domptées, la pierre et l'air cohabitent à présent. Je respire.
Le feu ravageur ralentit son allure, mais je me sens m'éloigner. Il n'est pas éteint, mais diminué, presque contrôlé. Mon corps se détend contre ma volonté, comme s'il n'avait pas conscience du danger qui l'habitait encore. Pourtant je n'arrive pas à essayer de me battre.
C'est si agréable de sentir sa poitrine se soulever lentement.
Mes pensées ralentissent.
Tiens, il n'y a plus de bruit.



Un rire, deux bras, trois pas.
Trois cœurs, deux corps, un vol.

Un rire qui fait écho aux chants des oiseaux et qui prête à sourire.
Deux bras, qui se referment sur le vent qui s'échappe et les caresse en retour.
Trois pas, qui séparent la sécurité et le regret de la route et du danger.

Trois cœurs, qui retiennent leurs respirations au moment du choc.
Deux corps, qui sont percutés une fois et blessés à vie, différemment.
Un vol, qui dure le temps d'un souffle et qu'on ne peut s'empêcher de regarder.

On détourne plus facilement les yeux après la chute.

Des bruits. Encore, toujours. Des cris, des pleurs, des sirènes. Des formes floues, des couleurs sombres. Des mèches blondes entre mes doigts, un corps tremblant contre le mien. Le goudron qui se recouvre lentement de vermeil. Les caresses du vent qui assaillent mon visage, et calment les bruits alentours.
Je ferme les yeux. C'est trop dur de garder les paupières ouvertes. Et puis je ne vois pas bien sans lunettes. Ça me fait mal à la tête.
Elle me paraît lourde d'ailleurs. Elle repose sur le goudron. C'est inconfortable, mais je ne change pas de position. Trop d'efforts.
Le vent revient à l'assaut, rafraîchissant mon visage, et m'apportant les effluves des alentours.
Tiens, c'est étrange.
Il y a comme une odeur de sang.
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