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Ce n’était pas un canon, ni même un tombeur, mais il avait du charme. T shirt noir, jean et baskets blanches, sa tenue de jeune cadre dynamique était raccord avec le lieu qu’il avait choisi. Du bois clair partout, un style hésitant entre vintage et ascétisme suédois. Même l’odeur était neutre, une fragrance qui me rappelait les open space de mon ancienne vie. Pour l’instant il ne s’en sortait pas trop mal, il était souriant, animé, à l’énergie communicative.

- Tu disais ?
- Vu que t’avais l’air intéressée par les romans de science-fiction, je pouvais te montrer toute ma collection. Et puis comme ça tu pourras choisir celui que je te prête.

Pourquoi tous les mecs Tinder pensaient encore avoir besoin de ce genre de ficelles ? Cela faisait déjà six semaines que je le chauffais, deux semaines qu’on essayait de se voir, et deux jours que j’avais envoyé la photo de mon décolleté. Vu les deux heures qu’on avait passées à se lancer des regards par-dessus les mojitos, il était clair qu’on se plaisait. Mais non, les mêmes codes revenaient : dernier verre, un dessert à te faire goûter, le dernier métro est parti, mon appart est proche de ton lieu de travail, il y a un film sympa sur Netflix.

Un livre à prêter, ça changeait. C’était classe sans forcer. Et ça le rendait un peu plus craquant.

Quand il m’a pris la main dans son appartement. Je me demandais si j’étais capable de le faire, j’ai vérifié à nouveaux mes affaires. Je n’étais plus très sûre. C’était mon premier rancard depuis l’agression. J’avais peur qu'il sente le malaise alors je l’ai questionné sur ses ex.

- Je n'ai pas l’habitude de parler de mes anciennes relations
- Faut pas le prendre comme ça, c’est juste pour apprendre à te connaître. Je trouve que la manière dont parle un mec de son passé, ça dit beaucoup de lui
- Ah, donc je dois faire attention à ce que je dois dire alors ? Si je raconte une rupture, j’ai le droit de dire que tout n’est pas de ma faute ?
- Vas-y dis-moi, raconte-moi ta dernière histoire un peu sérieuse. Je te dirais ce que j’en pense. Accusé levez-vous, ou plutôt accusé parlez.
- Merci votre honneur. Alors la dernière, ça a duré un an. Une fille en école d’art, avec qui j’ai appris à explorer ma créativité, on était en relation libre donc je ne sais pas si ça compte ?
- Comment ça s’est terminé ?
- Plutôt bien, d’un commun accord, on s’embrouillait trop souvent pour des histoires de couple alors qu’on ne l’était pas. Un moment ça nous a paru con de tout gâcher pour des règles auxquelles on adhérait même pas à la base, et on a préféré arrêter.
- Ok propre, tu finis toujours en adulte responsable avec tes ex toi ? Tu dois être la perle rare.
- Pas forcément.
- Vas-y dis-moi quelle est la dernière qui s’est mal passée.
- Pourquoi tu veux savoir ça, c’est bizarre un peu non ?!
- Pas tant que ça. On est chez toi, on est bien, posés sur ton canapé. On a parlé de nos qualités, je t’ai raconté mes défauts, mais toi pas encore. Alors je suis curieuse, j’ai un peu envie de connaitre ta part d’ombre. Sauf si c’est douloureux par contre. Si c’est douloureux, je n'insiste pas.
- Non ce n’était pas douloureux, c’était surtout très chiant.
- Elle s’appelait comment ?
- Adeline

C’est ce qui m’avait décidé.
S’il avait émis des regrets, j’aurais peut-être prétexté une urgence pour m'enfuir. Au lieu de cela j’étais partie dans la cuisine et était revenue avec deux shots. Il avait trinqué à nous deux le con.

Je ne sais plus ce que l’on s’est raconté ensuite, j’ai juste attendu.

Attendu les premiers signes de vasoconstriction. Attendu que son monologue s’arrête enfin. D’un coup il avait porté la main à sa poitrine, ses joues s’étaient gonflées. Il avait tenté de se lever - certainement pour aller chercher de l’eau - mais s’était écroulé au sol, pris de convulsions.

J’ai pris mon téléphone, lancé l’enregistrement et j’ai commencé à déclamer :

“Elle s’appelait Adeline, elle avait 27 ans. Avant de te connaître, elle était pleine de vie. Animée par le rêve de devenir vétérinaire, elle était concentrée sur ses études, peu portée sur les mecs. Elle était malchanceuse en amour. À trop faire confiance, elle avait été blessée. À trop donner, on lui avait tout pris. Elle vivait heureuse, mais le regard des hommes la fragilisait. C’est surement ce que t’as senti, ce qui a attiré le vautour que tu es ! Tu l’as d’abord subjuguée, l’a mise sur le piédestal qu’elle méritait, cachant bien ton jeu, puis une fois qu’elle était tout à toi, tu l’as tuée.

Non elle ne s’est pas suicidée, tu l’as tuée. Tu l’as noyée sous tes dénigrements constants, tu l’as étranglée par la culpabilité, tu l’as découpée par ta malice, tu l’as brisée par tes mots.

Les larmes que tu pleures à présent, sont celles que tu aurais dû verser à son enterrement”.



Quand je finis mon histoire, j’ouvre les yeux. Je ne me suis pas rendu compte de les avoir fermés. Elles sont toutes là, une quinzaine, disposées en arc de cercle autour de moi. Ma famille de cœur, celle qui m’a adoptée et m’a aidée à me relever. Debouts, elles m’applaudissent, m’embrassent sur la joue. Ça y est je suis une initiée. L’animatrice désignée pour la soirée me félicite, m’invite à me rassoir et prend la parole.

“Superbe vidéo. À présent tu es une sœur à part entière. Prend place, nous allons choisir le suivant”
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De margotin · il y a
J'ai bien aimé ma lecture. Je vous invite à découvrir ma ville de naissance sur ma page. Merci beaucoup
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Felix Culpa · il y a
J'aime beaucoup ce petit rituel initiatique. Nous avons une part d'ombre en chacun de nous. Merci pour cette belle lecture ! Je vous invite sur mon premier récit de science-fiction ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/contact-9
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Volsi Maredda · il y a
J'aime bien même si la trame est assez classique. Deux petites coquilles relevées que tu peux corriger directement en passant par "modifier" :
" J’avais peur qui sente " : j'avais peur qu'il sente
"ce que t’as sentie" : ce que t'as senti
Demain je ne passerai probablement pas vérifier qu'il y a bien le texte quotidien mais continue !

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Oscurio De Syl · il y a
Merci pour la correction et pour les encouragements :) Cela dit si je veux rester sur une publication de qualité, j'écrirais certes tous les jours, mais sans non plus inonder short edition ;)
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