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Un dernier galop

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Sylvain A

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14

FINALISTE
Sélection Jury

Qui suis-je vraiment, à vos yeux ?

Quel nom me donneront vos fils ?

Non, ne soyez pas gênés.
Vous n'êtes pas les premiers, et bien d'autres suivront. Le long des routes, au gré des champs, à l'approche d'un village... Vous avez croisé mon chemin, mon regard.

Senti ma peur. Cette méfiance, qui, quelque part, nous réunit. En un lieu où les repères sont flous ; où le champ labouré se dérobe. Où les murs des forteresses se font aussi minces que du papier de riz.

Je vous comprends, j'ai entendu ! C'est simplement que...

Un monstre.
Mille fois j'ai maudit le soleil de déverser chaque jour, sans aucune pitié, sa lumière implacable sur mon corps. J'ai hurlé ma peur à la face de l'astre despotique, mais son langage est de fer, comme son cœur. La lune non plus ne sut me réconforter.

Tout d'abord, je fus berné. Me demandais : mais quelle beauté se cache derrière ce croissant timide ? Puis, nuit après nuit, je vis ses formes s'arrondir, s'affirmer jusqu'au ventre rond de celle que vous appelez « pleine lune ». Pleine de vice, surtout ! Une fois, pas deux. Je démasquai rapidement la supercherie : une simple manigance du cruel Apollon ! La lune aussi se moquait de moi ! Se cachant pour mieux se dévoiler, elle finissait toujours par scruter mes formes, de son œil blafard, accusateur. Ah, ces nuits sans sommeil, ce galop sans repos...

A mon passage, les portes claquent.
J'ai beau tendre la main, chasser la poussière qui s'agrippe à mes cheveux comme l'espoir à mon âme, rien n'y fait. Un matin, une vieillarde prit pitié de moi et me fit une veste, me permettant de cacher mon torse. Même cette gentille attention n'a pas suffi.

N'ai-je pas les mêmes mots que vous ? Mes tourments vous sont-ils à ce point étrangers ?

Heureusement, tout orage connaît l'accalmie. De temps en temps, un enfant monte sur mes épaules, ou s'agrippe à mon dos. Ces petites mains qui se serrent autour de ma taille m'évoquent toujours un serpent, enserrant mon cœur. La morsure n'est jamais loin... car ces enfants, à mille lieux des regards noirs des adultes, finissent fatalement par être punis. Loi du venin et du mépris.

— A la maison, immédiatement ! hurle toujours le fermier bourru.

— Par le Seigneur, éloigne-toi de lui ! s'époumone irrémédiablement la meunière. Et les enfants obéissent toujours, rentrant en baissant la tête, les yeux pleins de rêves tués dans l'œuf.

Est-ce à cause de ma taille, de ma peau ? Des couleurs, sur mon épiderme ? Je ne saurais le dire avec précision.

Un matin de janvier, par un froid terrible, de jeunes fermiers voulurent me capturer. Comme vous l'imaginez, je me débattis. Aucune envie d'être vendu, montré comme une bête de foire dans un cirque ambulant — ou pire ! — découpé en morceaux.

Un dieu obscur semblait avoir pris en main mon destin.

Puis une nuit, tout changea. C'était, autant qu'il m'en souvienne, à la lune du lièvre...

Ils me surprirent alors que la mélancolie m'avait imbibée tout entier, semblable à une tache d'encre malencontreuse.
Le premier portait une longue barbe et se prénommait Vieillastre. Le second s'était baptisé Quartier, et arborait un masque exposant deux visages, l'un blanc et l'autre noir. Ils étaient Montreurs de rêves itinérants, et formaient ce qu'ils appelaient la Double Troupe.

Le jour, je suivais la Roulotte de l'Eclipse. La nuit, les curieux s'attroupaient autour de Vieillastre, qui jonglait avec des fruits multicolores, venus de lointains pays. Ils allaient de hameau en hameau raconter des histoires ; et d'anciennes merveilles, tapies sous les mots, renaissaient dans l'esprit des gens. Souvent, Quartier prononçait les mots qui font venir les animaux des forêts, des montagnes. Ceux-ci accomplissaient pour lui danses et acrobaties, toujours avec enthousiasme.

« Reste avec nous, toi qui a comme nous la double nature. Rejoins la Troupe » me lança un jour Quartier, et ses doigts firent s'envoler dans les airs une curieuse boule dotée d'ailes, aux reflets dorés.

Depuis ce jour, nous sommes inséparables.

Et quand j'expose au grand jour, sur les places ou dans les ruelles, mon corps de centaure, plus personne ne me fuit.

Si les enfants, certains soirs, demandent à monter sur mon dos, je ne peux résister : leur joie et leurs éclats de rire font s'envoler mon âme, et avant qu'ils ne rentrent chez eux, je leur offre...

... un dernier galop.



PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
J'aime bien le style
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Fabie Forestier · il y a
Je vous ai relu deux fois et bien que certains points restent encore à approfondir, j'ai adoré votre style, vos mots et la façon don't on est hapé pour lire la suite et donc même, en ce qui me concerne, relire, sans ennui aucun. Bravo d'une concurrente! :-)
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Pyxiel Sylvain · il y a
Merci Fabie! ^^
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