Un dépistage... des dépistages

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« Non non, non vraiment. Il n'y a pas de quoi s'inquiéter. On fera une radio si ça ne s'arrange pas dans quelques semaines. Mais pour le moment on attend. »
Le médecin était sûr de lui. Si elle avait depuis quelques semaines du mal à respirer et si elle s’essoufflait anormalement vite en se promenant, il n'y avait pas péril en la demeure... Qu’importe si cette marcheuse n’avait jamais ressenti cela auparavant... Qu’importe si elle était, par nature, infiniment discrète lorsqu’il s’agissait d’exprimer ses douleurs.
Prudence est mère de sûreté, dit-on pourtant. Les plus beaux proverbes semblent bien insignifiants quand la réalité les contredit si amèrement. Surtout quand la personne qui en subit les conséquences – particulièrement graves – c’est la première femme de votre vie. Votre maman.
Mais un hasard du calendrier lui a peut-être sauvé la vie.
Comme si le destin avait décidé de faire preuve d’indulgence, après avoir été si injustement cruelle avec elle.

Un traditionnel rendez-vous pour le dépistage du cancer du sein était prévu. Elle n'y dérogerait pas. Comme de coutume. Prudence est mère de sûreté... et mère est prudente, pour sûr. Ce rendez-vous allait faire basculer sa vie. Nos vies. Sans prévenir. Sans rien avoir vu venir.
Un dépistage du cancer du sein précoce et régulier permet de prévenir et de mieux soigner... un cancer du sein. C’est logique. Mathématique. D’une précision chirurgicale. C’est presque tautologique. En apparence.
Mais le crabe est voyageur. Il surgit quand on ne l’attend pas. Là où on ne l’attend pas. Et c’est aussi ce qui le rend si redoutable. Lui seul sait où il veut planter ses pinces. Lui seul sélectionne la vie qu’il va faire basculer. Il suit sa propre logique. Si tant est qu’il y en ait une. Si tant est qu’il en ait une.

Je n'oublierai jamais ce 2 décembre.
Quand ma mère est passée me chercher en voiture, alors que je venais de finir ma journée de travail, et quand elle a tenté de redémarrer en appuyant sur l'accélérateur alors que le moteur était coupé et la clé sortie, j'ai senti qu'il y avait un problème. Un gros problème.
Elle venait de faire des examens à l'hôpital et elle avait été contrainte de m'emprunter ma voiture pour s'y rendre. La sienne était en panne. Mais il n’y a pas que la voiture qui allait voir ses batteries s’épuiser en cette journée hors du temps.
Tracas supplémentaire... Mais tellement... tellement insignifiant quand les vrais problèmes surgissent au coin de votre existence. J’en viens à me dire que c’était peut-être une forme d’alerte. Comme pour amortir le choc... Mais tous les chocs peuvent-ils réellement être amortis ?
Je suis monté pour raccompagner ma mère chez elle avant de partir à mon tour. Comme si de rien n’était. Mais plus rien ne serait comme avant.
En quelques minutes, j'ai compris.
Enfin...
J'ai essayé.
Car aujourd'hui, près d’un an plus tard, je n'ai toujours pas compris, pas intégré. Je ne réalise pas pleinement...
La semaine précédente, ma mère avait fait une mammographie.
Rien à signaler au niveau des seins. Soulagement. Mais... Mais il y avait un mais. Ce genre de « mais » qui marque une transition brutale entre un « avant » et un « après », dont vous ignorez encore tout. Ce genre de « mais » qui relègue votre soulagement six pieds sous terre et laisse le sol se dérober sous vos pieds sans que vous compreniez réellement ce qui vous arrive.
Un ganglion axillaire (situé au niveau de l'aisselle) anormal. Suffisamment anormal pour que l’inquiétude se lise sur le visage de l’infirmière, pour justifier une radio des poumons. Pas impossible qu'il s'agisse d'une tumeur cancéreuse. Voilà ce qu’avait révélé le dépistage.
Ce 2 décembre, une « masse » était détectée au niveau du poumon, confirmant les craintes suscitées par les examens une semaine plus tôt. On parlait de « masse ». Pour moi, une masse, c’était un poids, ça se mesurait en grammes ou en kilogrammes pour peser des pommes ou des courgettes. Pas pour remplacer le terrible mot qui n'était pas encore prononcé, pour nous ménager ou parce qu’une lueur d’espoir s’accrochait encore dans nos cœurs. Nul n’employait pour l’heure ce terme : ni ma famille, ni le corps médical. Mais mon cœur, lui, le savait. Intuition. Pressentiment. Comme une évidence. Une évidence horrible qui n’allait être énoncée que de longues journées plus tard.
Ma mère avait un cancer du poumon.
Et un cancer du poumon à un stade suffisamment avancé pour présenter au moins une métastase, au niveau du ganglion axillaire.
A compter du premier examen, la prise en charge du corps médical a été rapide, efficace, concertée, réactive, fluide. Presque trop fluide. Comme si une voie était déjà toute tracée, la rendant presque banale, alors qu’elle me semblait inconcevable et irréelle... Examens complémentaires, traitements successifs, consultations, questions, réponses, examens de contrôle, questions, pas toujours de réponses...
Ma mère a suivi avec patience, force et courage ses séances de chimiothérapie, de radiothérapie et d'immunothérapie, et même une opération de la hanche en pleine période de Covid, pour éliminer une autre métastase bien mal située et qui l’empêchait de marcher. Le crabe s'était très vite étendu...
Il était aussi redoutable que l’indiquaient les articles que j’avais lus, pour nourrir ma culture personnelle. Et plus que jamais, l’intérêt et la nécessité des dépistages étaient confirmés... Les médecins, les scientifiques et les journalistes avaient raison.
Aujourd’hui, ma mère va mieux. Elle respire mieux. Et nous, ses proches, aussi. Nous pouvons à nouveau marcher en famille, ramasser des noix, cueillir des pommes, sourire à la vie, même si elle n’est pas tout à fait redevenue comme avant. Il n’est pas encore question de guérison. Mais toute amélioration, tout moment de bonheur, c’est une offrande que nous chérissons à sa juste valeur. La vie révèle à quel point elle est précieuse quand on prend pleinement conscience de sa fragilité...
Que se serait-il passé sans cette mammographie programmée de longue date ? Ma mère serait-elle encore des nôtres aujourd'hui ? Je ne le saurai jamais.
J'ignore combien de cancers du poumon le dépistage du cancer du sein permet indirectement de déceler. Peu, sans doute...
Mais quand un tel événement vous arrive, vous n'avez que faire des statistiques, des chiffres, des tableaux et des calculs mathématiques. Vous soignez votre tristesse, vous luttez, vous écrivez pour alerter, informer, pour soigner. Pour vous soigner vous-même aussi... Et vous espérez que cette écriture thérapeutique contribuera, peut-être, à encourager vos lectrices et vos lecteurs à ne jamais contourner la case dépistage... Et à ne laisser personne autour d’eux le faire. Quelques minutes, à l’échelle d’une existence, c’est un bien maigre sacrifice pour sauver des vies.
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Stella Mylos · il y a
J'ai aimé votre texte qui dit beaucoup de choses, de ces choses évidentes mais que l'on oublie quand tout va bien..
l'importance de l'écoute (j'avais entendu un médecin généraliste qui, parlant de son métier, estimait que l'écoute du patient était cruciale dans la pose d'un diagnostic), l'importance de la prévention et de la prise en charge médicale en cas de maladie et l'importance d'être soutenu et entouré par ses proches
et puis
l'importance de profiter des bons moments de la vie, petits ou grands et des moments avec ses proches..
Et bien sûr .. une beau message d'un fils à sa mère !

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Brandon Ngniaouo · il y a
Un magnifique texte assez émouvant, et très instructif. Mon soutien avec toutes les 4 voix.
Une invitation à venir découvrir le combat acharné de Marthe dans sa lutte contre son cancer du sein, et peut-être le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lintrepide-marthe

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce rappel important ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Tnomreg Germont · il y a
Le dépistage ! ESSENTIEL oui ...merci pour ce rappel