Un décollage impromptu

il y a
4 min
96
lectures
53
Qualifié

Une formation littéraire pour l'amour des mots et de la lecture. Un fourmillement et une excitation lorsque je les trouve sur le clavier. Une ébullition dans mon crâne toujours sur le feu. J'écris  [+]

Image de 2020
Image de Très très court
Lorsqu’il sort en crapahutant de dessous son lit à baldaquin, Jocelyn éprouve une sorte de mauvais pressentiment. Une lumière éclatante filtre déjà à travers les lourdes tentures de sa fenêtre. « Ce n’est pas dans les habitudes d’Alfred de me laisser traîner au lit aussi longtemps ! », pense le jeune garçon qui époussète rapidement son pyjama. Pour un prince, il est peu soucieux de ses tenues et son pyjama est enfilé n’importe comment. Pourquoi un prince dort-il sous son lit alors que son matelas est aussi confortable que celui de la Princesse au petit pois ? Il suffit de vous dire que c’était un trouillard, un pusillanime quoi, bref un peureux parfait, que le moindre bruit faisait tressaillir. Oui, le prince Jocelyn, pour ses douze ans, n’a pas de quoi faire rêver une adolescente soupirant après un prince charmant et courageux ! Il passe toutes ses nuits sous son lit en compagnie de Gaby, son rat à la queue coupée qu’il a fini par adopter. Il sonne pour qu’on lui apporte son petit-déjeuner, mais aucune réponse. Un silence assourdissant semble avoir envahi toutes les pièces de la vaste demeure, de la Tour de Montaglu, plus précisément.
Comme il ressent un véritable tiraillement qui lui fait miauler le ventre, Jocelyn décide de sortir de sa chambre. Comme toujours, lorsqu’il s’aventure dans le château tout seul, il cale Gaby sur son épaule. Toute la maisonnée a pris l’habitude de voir leur prince déambuler dans les couloirs en compagnie d’un rat et ne s’en offusquent plus. Seuls, le couple royal se montre moins clément. Mais comme ils sont rarement présents, Jocelyn et Gaby font plus ou moins ce qu’ils veulent.
Ce jour-là aucun regard curieux pour les toiser, pas un chat, pas un murmure, aucune trace de vie dans la Tour de Montaglu. Dans la cuisine habituellement remplie de bruits, de cris, de chants, aucun son. Aucune odeur non plus, ce qui déplait aussi bien à Jocelyn qu’à Gaby.
« On va être obligés de se servir nous-mêmes », confie Jocelyn à son rat affamé. Dans les placards, de quoi se restaurer en suffisance pour deux compagnons. Si Jocelyn ne sait pas comment se faire cuire un œuf, il sait ajouter du lait sur ses céréales, ce qui lui convient bien, ainsi qu’à Gaby.
« Tout de même, ce silence n’est pas normal », se dit Jocelyn en se grattant la tête. Ils se lancent alors dans une revue en détails de toutes les pièces du château. Ils terminent cette inspection en début d’après-midi tant la demeure est grande et comporte de recoins difficilement accessibles.
Dans la dernière pièce, celle que personne ne fréquente, sa rose, celle qui lui avait valu tant de tristesse trône sous sa cloche. Cette rose, il l’avait rapportée d’une de ses précédentes expéditions. Noémie l’avait mise dans un soliflore, mais cela ne l’avait pas empêchée de faner. Il la regarde avec une pointe de mélancolie. Gaby quant à lui, émet un sifflement qui veut insister sur le fait que l’heure du repas va bientôt sonner. Halte aux souvenirs, il est important de revenir à l’essentiel.
De retour dans la cuisine, les deux compères constatent qu’elle est toujours déserte. Jocelyn va devoir se préparer quelque chose s’il veut manger. Heureusement, des réserves de repas lyophilisés débordent des placards. Il ne lui reste qu’à faire bouillir de l’eau.
Avec l’estomac plein, ses idées sont plus claires. Il lui faut connaître l’emploi du temps de tous les membres de la Tour. Savoir où ils ont pu disparaître de la sorte, comme évanouis. C’est à ce moment-là qu’il discerne une sorte de vrombissement, un son caractéristique. Il se précipite vers la pièce maîtresse de cet édifice monumental. Le poste de pilotage, qu’il déjà visité, est comme à l’accoutumée si ce n’est que les deux sièges de pilotage sont désespérément vides.
« Qui a bien pu mettre en route le pilotage automatique ? », se demande Jocelyne. Bientôt, des larmes coulent lentement au bord de ses yeux gris-vert. On n’a pas pris la peine de le prévenir et voilà que la Tour Fusée de Montaglu se dirige vers une destination inconnue. Il lui faudra encore des heures pour calculer sa trajectoire et savoir enfin où on l’envoie. Il faudra vraiment qu’il éclaircisse les circonstances de ce départ précipité.
Gaby connait bien le tableau de bord. Il se rend vers un écran pour l’allumer. Surprise ! Tout l’équipage de la Tour de Montaglu apparaît. Les parents de Jocelyn dans leurs tenues de cosmonautes de couleur blanche et leurs discrètes couronnes de titane soudées sur le dessus de leurs casques agitent la main, comme pour le saluer. Les autres ont revêtu des tenues de tous les jours. Ils sont placés de part et d’autre des souverains. Puis l’image s’anime et tous se lancent dans une sorte de farandole joyeuse. Des étoiles minuscules sont lancées et scintillent dans l’obscurité de cette planète qu’il ne reconnait pas. Soudain, Jocelyn et Gaby assistent à une scène étrange et voient tout le groupe disparaître vers cet horizon inconnu.
Perplexe, l’adolescent fouille dans les papiers qui rappellent les missions à accomplir. Il retrouve le gros journal de bord dans lequel ses parents consignent tout ce qui a été fait et qui doit être fait. À la date de ce jour, il lit avec stupeur : « 25 décembre 2025, envoi de Jocelyn en solitaire afin de parfaire son éducation et de découvrir enfin la planète Mitra. Les expéditions précédentes s’étant soldées par des échecs cuisants, il est plus que temps de couper le cordon. Il doit apprendre à survivre seul dans cet univers qui est maintenant le sien. Nous avons débarqué sur Lune de Mars où nous attendrons la prochaine rotation. » Plus loin, un mot s’adresse directement à lui.
«  Si tu lis ces lignes, tu sais à présent que nos espoirs reposent sur toi. Toutes les planètes que tu as visitées jusqu’alors n’avaient aucun intérêt. Que ce soit celle de l’allumeur de réverbères, du vaniteux ou encore du buveur, elles ne nous ont rien apporté de nouveau. Même la rose que tu as tant aimée a fini par faner. Ce ne sont que des métaphores alors que nous avons besoin de concret. Nous te confions donc la Tour de Montaglu pour découvrir Mitra qui saura enfin nous accueillir. Nous avons préféré rester avec la communauté de la Lune de Mars pour t’attendre tranquillement. Prends ton temps mais ne sois pas trop long tout de même ! Nous pensons tous à toi et te souhaitons bonne chance ».
« Ah, c’est comme ça, rumine Jocelyn, rien de ce que j’ai rapporté n’a su les contenter. Ils sont vraiment des ingrats. Gaby, il va falloir que tu nous trouves cette Mitra dans les plus brefs délais si tu ne veux être rationné ». La mena ce fait aussitôt réagir le petit rat à la queue raccourcie. Il monte au poste de commande et intègre toutes les données pour se diriger vers la planète Mitra. Jocelyn le regarde faire en souriant. Il repart vers sa cabine, confiant et les yeux déjà ensommeillés. Il finira le voyage interstellaire sous son lit, comme d’hab.
53

Un petit mot pour l'auteur ? 12 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de JACB
JACB · il y a
Décalé dertes mais Gaby tient la route, merci pour cet agréable moment de lecture MINE.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une jolie idée bien originale avec une chute surprenante. Bravo Mine !
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une belle et amusante allégorie pour sortir de ses frayeurs existentielles !
Une idée très originale.

Image de De margotin
De margotin · il y a
Plaisante

Je vous invite à découvrir Nilie . Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

Merci beaucoup

Image de Chantane P.
Chantane P. · il y a
bon moment de lecture
Image de Philippe Larue
Philippe Larue · il y a
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour l'originalité de cette œuvre attrayante et agréable à lire ! Une invitation à venir découvrir les aventures de mon prince oublié dans “Conquêtes” ! Merci d’avance et je vous souhaite une bonne et heureuse année ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/conquetes-1
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Histoire très bien construite. J'adhère..... Mine de rien !
Image de Mine
Mine · il y a
Merci pour votre commentaire éclairé. Les problèmes de genre nous interrogent et nous font déraper. Bonne année d'écriture et autres plaisirs à toutes et tous.
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
Original ! C'est donc Gaby le rat sans queue qui guide la tour fusée de Montaglu ! Ces petites bêtes sont d'une rare intelligence !
( une coquille à signaler: un bref instant Jocelyn devient Jocelyne, et cela ne semble pas intentionnel ?)