Un de moins, un de plus

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Là où l'imagination me porte : fantastique, science-fiction ou vision alternative de la réalité... Auteur d'un premier recueil de nouvelles fantastiques : https://www.amazon.fr/dp/167166261X  [+]

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Me voici aujourd’hui au travail, un jour comme tant d’autres. Chacun vaque à ses occupations. Des personnes aux allures semblables vont et viennent. Des visages inexpressifs se croisent. J’ai l’impression que cela fait une éternité que je suis agent dans cette société. Ce travail est répétitif et peu gratifiant mais c’est le seul que je puisse avoir.

Comme à mon habitude, je déambule dans le couloir pour passer le temps, espérant qu’un client se présente rapidement. Mais tout à coup, en levant la tête, j’aperçois quelque chose de différent. J’écarquille les yeux. Un élément du décor a changé. C’est cette grande porte grise. Je m’approche. On peut y lire « Défense d’entrer » en lettres capitales. Je n’arrive pas à y croire. Combien de fois suis-je passé ici sans la voir ? C’est impossible. Je dois me rendre à l’évidence. Elle vient d’apparaître. Je ferme les yeux un moment avant de les rouvrir comme pour vérifier que tout cela est bien réel. Mais elle est toujours là, immense et d’une teinte désespérément fade, comme tout ce qui se trouve ici. Je fais mine de ramasser quelque chose et en profite pour la toucher en me relevant. Elle ne présente rien de particulier. C’est du bois, dur et froid. J’entends la sonnerie de la pause. Il est temps de rejoindre Al. Peut-être en saura-t-il plus. Il travaille ici depuis bien plus longtemps que moi.

« Tu as vu cette nouvelle porte dans le couloir aujourd’hui ?
- De quoi tu parles, Jo ?
- Bah la grosse porte grise du couloir principal avec marqué Défense d’entrée dessus.
- Le manque d’occupation te fait péter les plombs. Y’a jamais eu de porte dans le couloir principal.
- Je sais, c’est bien ça le problème. Y en a une maintenant !
- Bon bah tu me montreras ça tout à l’heure. Joue maintenant. »

Avec Al et quelques amis, nous avons l’habitude de jouer aux cartes pendant les pauses. C’est l’un des seuls divertissements que nous permet la direction.

Juste avant la pause, j’emmène Al et mes autres collègues, aussi intrigués que lui, vers la fameuse porte. Je leur fais parcourir le couloir de long en large mais rien à faire, je ne la retrouve pas.

« Trop de travail, ça », lance Eli l’un de mes jeunes collègues.
« Ou pas assez », dit Al sur un ton moqueur. « Bon allez, il est temps de s’y remettre. »

Le soir venu, après avoir quitté mon bureau, je remarque à nouveau la fameuse porte, mais cette fois-ci en passant devant l’aile E. Il n’y a normalement aucun bureau à cet endroit. C’est alors que j’aperçois Eli se diriger discrètement vers elle. Sans me voir, il s’aventure derrière la fameuse porte. Elle se referme derrière lui avec un claquement sinistre. Suivant ses pas, j’arrive maintenant tout près mais j’hésite. J’ai déjà été sermonné plusieurs fois par la direction ces temps-ci. On me reproche mon manque d’efficacité. Je m’attache apparemment trop aux clients et leur accorde un temps excessif.
« Nous allons finir par vous licencier, Jo. Et vous savez ce que ça veut dire pour vous. » En fait, je ne sais pas exactement, sans doute quelque chose d’horrible en tout cas.

Toutefois, l’envie d’en savoir plus a raison de moi. Je m’apprête à pousser la lourde porte moi aussi quand j’entends un cri effroyable. Le son est déformé par la douleur. Je reconnais pourtant sans le moindre doute la voix d’Eli. Pétrifié de terreur, je garde la main sur la poignée. Le cri gagne en puissance avant de devenir anormalement aigu. Des bruits sourds viennent ponctuer les hurlements d’Eli. Puis, tout devient silencieux. Je tends l’oreille. Un râle rauque, presque animal, retentit. Sa voix est méconnaissable. Quelque chose de chaud et humide vient inonder mes chaussures. C’est du sang, certainement celui d’Eli. Paniqué, je prends mes jambes à mon cou. En remontant dans le couloir, je croise Al. J’essaie de lui expliquer mais ne parviens pas à m’exprimer clairement. Je finis pourtant par prononcer quelques mots intelligibles.

« Eli... Il lui est arrivé... quelque chose.
- Eli ? Mais il est là, à la table de jeu. Et d’ailleurs on t’attend.
- Mais c’est impossible ! J’ai son sang sur moi je te dis ! »

Tout le monde me regarde avec suspicion, y compris Eli qui se trouve tranquillement installé sur son siège, une poignée de cartes à la main.
Je le dévisage, ébahi, puis jette un œil à mes pieds. Il n’y a pas la moindre goutte de sang.
« Mon pauvre, t’es mal barré là si t’hallucines comme ça », lance un collègue.
Perdu, je me résous à m’installer avec eux, faisant mine de m’être calmé.

Dans l’après-midi, il m’est cependant très difficile de me concentrer sur mon travail. Je ne peux m’empêcher de repenser aux derniers événements. Ma profession m’a habitué à beaucoup de choses. Nous sommes des Agents d’accompagnement vers l’Au-delà, une jolie formulation pour une besogne assez ingrate en réalité. Envoyer nos clients, de simples mortels, au trépas, c’est notre lot quotidien. On nous indique un client et la manière de procéder. Ensuite, on nous envoie sur Terre mettre fin à sa vie, parfois de manière sordide. Puis, nous retournons au bureau jusqu’à ce qu’un nouveau cas se présente. Mais penser que nous pouvons craindre quelque chose ici, dans nos locaux, c’est réellement effroyable.

A la fin de notre vie de mortels, chacun d’entre nous a eu l’occasion d’accepter ce travail. Seuls quelques élus humains ont apparemment ce privilège. Malgré tout, au fil des jours, ce poste est devenu pour moi une vraie plaie. Je souhaite plus que tout passer à autre chose. Enfin pas au point de mourir une seconde fois, surtout dans des circonstances aussi atroces qu’Eli. Car je suis sûr qu’il lui est arrivé quelque chose. Et cet Eli qui a réapparu n’est pas celui que je connais. En même temps, comment le savoir vu que nous avons tous le même visage et le même costume ? Seules deux ou trois lettres, suivant l’époque à laquelle nous sommes arrivés, sont cousues sur nos capes et nous distinguent les uns des autres.

Le soir, une fois mon service fini, je m’apprête à sortir de mon bureau. C’est alors que je manque de défaillir. « Défense d’entrer » est inscrit sur ma porte, à présent transfigurée en cet horrible portail gris. Que puis-je faire ? C’est la seule issue. Je suis piégé. J’attends un moment mais la situation ne semble pas se résoudre d’elle-même. Epouvanté, je finis par m’aventurer dans ce dangereux passage. La porte claque avec fracas derrière moi. J’entends alors : « Vos capacités d’agent ont été jugées trop faibles. Vous avez de plus enfreint le règlement. Vous êtes licencié. » Je sens ensuite une douleur insoutenable s’abattre sur tout mon corps. Je me sens broyé, étiré. Mes os craquent. Mes membres s’arrachent. Le feu vient brûler ce qui reste de moi.

Lorsque je reprends mes esprits, plusieurs paires d’yeux me fixent intensément. Une femme en tenue médicale me tient entre ses grosses mains. Une autre me sourit avant de me tendre les bras. Me voici donc à nouveau sur Terre, mortel, incarné dans un petit être. Je vais devoir être prudent afin de ne pas épuiser trop vite cette seconde chance.

Au bureau, un autre Jo a dû faire son apparition. Il doit déjà battre les cartes à la table d’Al et des autres.
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