Un cœur à la mer

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...à l'été de ma vie, j'ai accroché une aile qui épouse le vent et depuis, sans âge, je vis sur un petit nuage  [+]

Ma douce, ma sirène,

Je vous écris du haut de la falaise, du haut de mon repaire creusé dans l’argile rouge.

Il est l’heure où le ciel prépare son lit, où la mer s’empourpre sous le soleil qui s’incline. La lune pleine roule sur la nuit. Une nuit en chemise de moire qui tombe peu à peu et qui au-dessus de mon carnet se penche sombre et bleue.

À flots coulent mes mots, mais bientôt ma plume s’arrête. Il est l’heure où la voix du soir sort des entrailles, remonte des fonds, s’empare de mon cerveau, l’embrase. Le front calé dans la main, ma tête lourde chancelle. Je la relève. J’écoute. Dans ma poitrine, mille secousses. Mon cœur bat, tape. Votre voix est là, fidèle, intacte.

Ma mémoire se rallume et voici qu’encore je me laisse prendre dans ce ressac où s’agitent tumultueuses les vagues de l’âme. Ce chant des profondeurs toujours m’envoûte, me transperce, met mon cœur à sac.
Durant des heures et des heures, cette étrange musique je l’ai apprise par cœur. Cette voix ne me quitte pas. J’en ressasse chaque note, j’en retrouve chaque vibration. Longtemps, comme un sirop de sucre, sans mesure, je l’ai bue, je m’en suis nourri.

Il est l’heure suprême où votre voix de sirène, ce soir, encore me convoque, m’appelle. Mes lèvres s’entrouvrent et ma bouche toute chaude susurre votre petit nom.

Je ne me reconnais plus. Moi qui autrefois comme un chien fou courais partout, moi le nomade, le vagabond, moi le voyageur de l’extrême, me voici comme un grand sage solitaire, ermite dans ce trou d’argile. Moi l’insatiable, l’impatient, me voici capable durant des heures de rester là immobile, debout, assis ou à genoux, à prier tous les Dieux pour vous. Moi le croqueur de vie, de bonheur, me voici en pénitence, inconsolable, refusant votre silence, pleurant votre absence.

Sur les parois de ma tanière, je m’applique à compter le temps. À petits traits je trace et j’habille de blanc un à un les jours qui passent. Sur les murs couleur sang, tels un bataillon, trois-cent-vingt jours défilent au pas de craie.
Si vous saviez ma douce, ma sirène, comme je crains dans ma turne rouge le blanchiment de tous ces pans, combien je crains l’arrivée des premiers cheveux blancs.

Pourtant, tourne dans ma tête cette phrase qu’entre nos pages d’échanges votre plume d’hirondelle m’avait glissée, cette phrase si belle qui me rassure et que je retiens : - « on ne s’est pas rencontrés pour rien ! »
Ces mots précieux je les garde sous la couverture d’un livre ouvert posé sur un prie-Dieu ; chaque matin, chaque soir, au creux de mes mains je les bénis comme du bon pain.

Vous me disiez : - « La vie c’est un grand échiquier, un monde d’ivoire et d’ébène, avec ses pions, ses fous, ses rois, ses reines...». À ce jeu d’échecs, je me suis perdu. J’étais à la fois le fou, le roi. Je m’ingéniais à déplacer mes pions. J’étais ce cavalier conquérant, menant son cheval fougueux, faisant voler le sable et l’écume. J’allais à votre cœur, douce Dame, me croyant déjà vainqueur d’une tour imprenable.
Mais votre cœur, Dame enchanteresse, c’est à sa façon, à sa manière et avec des peut-être qu’il disait m’aimer : parfois comme un frère, parfois comme un père. Pendant que j’avançais sur ce terrain d’échecs, pendant que je m’agitais comme un forcené, dans votre forteresse vous gardiez les clés de la raison. Dans les étages vos pas allègres grimpaient et derrière vous les portes se fermaient. Vos barrages, je voulais les forcer, mais j’avais beau cogner, taper, du poing ou du pied, j’avais beau pigner, vous restiez de marbre, impassible, dans votre tour d’ivoire cadenassée. Là-haut, inaccessible comme une étoile, votre regard songeur et fier cherchait au loin la lumière d’un grand phare.

Je vous écris du haut de la falaise et mes mots vont vers vous à petites vagues de jour, à petites vagues d’amour. Le soleil a disparu, la mer l’a englouti, comme elle a englouti un jour votre cœur. Je garde l’image d’une silhouette fine en équilibre sur le rocher, le vent et la mer tout autour. Je revois cette femme fragile encore enfant, ses cheveux dans la tempête, ses yeux bleu-vert levés vers les cieux, je revois cette jeune femme laissant tomber à la mer, son cœur plus lourd qu’une pierre.

Votre cœur naufragé, j’aurai voulu le sauver, l’apprivoiser, lui redonner le goût d’aimer mais je n’ai pas su. Votre voix, je l’ai perdue et vos rires d’ange se sont tus.

Je regarde la lune qui fait danser les étoiles. L’air chargé d’embruns se parfume de lavande, de jasmin. Mes mains tremblent un peu.
Il est l’heure pour moi de sortir de ma retraite, de quitter ce trou d’argile rouge, de descendre la falaise.

Au-dessus d’un grand voilier bleu une hirondelle des mers m’appelle, bat des ailes. À tous les vents, elle crie que votre cœur n’est pas mort, elle crie que la mer attend une lettre à remettre, elle crie qu’il y a dans le ventre des profondeurs un grand soleil couché, un soleil qui dans ses bras serre très fort, un petit cœur qui dort.

On ne s’est pas rencontrés pour rien !

Votre Amer.
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Joëlle Brethes · il y a
C'est triste et beau...
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Léonore Feignon · il y a
Merci Joëlle, oui effectivement il y a de la tristesse à travers ce texte.

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