2
min

Un chat dans la gorge

Image de Korete

Korete

47 lectures

7

Les p’tits vieux ! Elle les détestait. Tous ! Ces décrépitudes chancelantes dont les doigts aux ongles ébréchés s’accrochaient encore à la vie. Leurs radotages sempiternels : les rhumatismes qui les faisaient souffrir, leurs souvenirs de jeunesse – vous savez, quand l’existence était meilleure et que le monde tournait rond – leurs commérages sur la voisine et leur petit-fils qui irait loin tant il était intelligent – mais qui ne venait jamais leur rendre visite. Toutes leurs petites manies qui ne rimaient à rien : leur serviette de table repliée avec soin, leur fauteuil toujours exactement à la même place devant le feu et leurs émissions de télé qu’ils n’auraient pas manquées pour tout l’or du monde.
Et leurs odeurs aussi ! Leurs odeurs ! Elle aurait pu en écrire un roman. Ces parfums de lavande surannés qui peinaient à masquer les effluves d’incontinence. Les fumerolles acres de leurs tisanes au tilleul. Leur cuisine qui sentait systématiquement le renfermé comme si la maison se repliait sur elle-même pour devenir un cercueil. Cette nausée qui se dégageait des murs, qui prenait à la gorge et que des heures d’aération et un ménage acharné ne parvenaient pas à anéantir.
Au départ, elle n’avait rien contre, les p’tits vieux. Elle les trouvait même plutôt attendrissants. Mais des années à travailler comme aide-ménagère avaient changé sa vision des choses.
Eh ! Je vous y verrais bien à sa place ! Comment réagiriez-vous ? Côtoyer quotidiennement la déchéance, coincée entre la maladie incurable, l’impotence physique et la dégénérescence du cerveau. De quoi devenir débile ou mauvaise – au choix.
Le pire dans tout cela, c’est que les p’tits vieux, au contraire, ils l’aimaient. Elle représentait leur seule visite, leur seul lien avec le monde extérieur, le monde des vivants. Ils lui faisaient confiance, ils lui racontaient leurs souvenirs et lui déposaient leurs secrets. Ils trouvaient toujours quelque chose à dire, une fois son travail terminé, afin de retarder son départ et repousser leur solitude.
Et s’il n’y avait eu que les p’tits vieux, encore, ça aurait été une chose, mais généralement il y avait aussi leur caniche ou leur chat, leur perruche ou leur fox-terrier.
A la longue, c’était insupportable.
« Madame Petit ? »
Pas de réponse. La porte était fermée à clé, les volets clos. La maison était encore emmitouflée dans son sommeil.
« Madame Petit ? »
Elle redoubla ses coups sur la porte, tout en sachant que la vieille était à moitié sourde.
Un frottement désagréable s’imprima sur ses jambes. Le chat. Le chat de la vieille qui ronronnait de bonheur en s’imaginant qu’elle allait le faire rentrer.
« Fiche le camp ! »
Elle n’avait plus qu’une solution : contourner lac maison. La porte de derrière, plus discrète, madame Petit la fermait rarement. Le chat la suivit, toujours ronronnant.
« Non ! Sale bête ! »
Trop tard ! L’animal bondissait déjà à l’intérieur, trop heureux d’échapper au froid, au vent et à la pluie.
« Madame Petit ? »
Pas dans le salon. Pas dans la cuisine.
La chambre alors ?
La vieille était là, allongée sur le lit, le visage pâle, les yeux cernés.
« Madame Petit ? Ca ne va pas ? J’appelle un médecin. »
Elle allait sortir de la pièce lorsqu’une main s’agrippa à elle, presque suppliante.
« S’il vous plait, cela fait deux jours que je n’ai rien fait pour Iris.
_ Votre chat ? »
C’était bien les vieux, ça. A quoi pensaient-ils en premier et ce, même sur leur lit de mort ? A leur animal chéri auquel ils tenaient plus qu’à la prunelle de leurs yeux.
« Ne vous inquiétez pas. J’appelle un médecin et je m’en occupe aussi. »
Et elle ajouta :
« Et puis je vais vous préparer un petit repas pour vous requinquer. »
Quelques temps après le médecin donnait son diagnostic.
« Une bonne grippe madame Petit »
Puis il repartit après quelques recommandations :
« Et surtout ne vous laissez pas abattre. Mangez bien. »
Le repas arriva sur un plateau avant que la voiture du médecin ne disparaisse au coin de la rue. Madame Petit prit l’assiette qu’on lui tendait, plongeant sa fourchette avec un appétit maladif.
« Allez madame Petit, vous avez entendu le médecin il ne faut pas se laisser abattre. Vous avez déjà beaucoup maigri. »
Une violente quinte de toux secoua alors la vieille.
« Si vous saviez... Moi qui vous parle clouée au lit, j’ai toujours eu une santé de fer. Jamais malade. C’est bien la première fois que j’ai véritablement un chat dans la gorge.
_ Vous ne croyez pas si bien dire. »
Et ses yeux fixaient le morceau de viande que la vieille portait à sa bouche.
7

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Perle Vallens
Perle Vallens · il y a
Argh, rien vu venir non plus.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
la vieillesse....vaste sujet....on est loin d'en avoir épuisé toutes les sources. la chute est terrible ! :)
·
Image de Korete
Korete · il y a
Oui la chute est terrible, aussi terrible que la vieillesse. merci pour votre passage
·
Image de Soledad
Soledad · il y a
Ouah !!! Excellent ! Je n'ai rien vu venir.
Je viens de lire "herbes folles" et bêtement j'attendais une happy end. Vous avancez masqué ! Bravo.

·
Image de Korete
Korete · il y a
Effectivement, des textes heureux comme les herbes folles, oui, mais pas à chaque fois.
·
Image de Brigitte Bellac
Brigitte Bellac · il y a
Arrghhh! Pauvre Iris! Mais très beau texte, fort et "vivant"!!!! Mon vote
·
Image de Korete
Korete · il y a
Merci pour votre commentaire
·
Image de Caiuspupus
Caiuspupus · il y a
Amusant!
·
Image de MissFree
MissFree · il y a
la chute est rude :-) J'ai bien aimé cette histoire de chat.
·
Image de Korete
Korete · il y a
Oui la chute est rude mais à quoi ont-ils pensé ce qui ont formulé cette expression?
·