Un cas d'école

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Après avoir exercé durant plus de trente ans la profession de journaliste en Suisse romande, j’ai commencé, en 2019, à écrire des textes littéraires à l’occasion de différents concours  [+]

(CLN)
L’ordre stimule la raison, le désordre l’imagination. C’est pour cela que la rédaction d’un bon journal n’est jamais propre en ordre, comme disent les Vaudois.
Journaux qui traînent, gobelet de café froid coincé derrière l’ordinateur, vieille paire de baskets bâillant d’un tiroir, pile de livres prête à s’écraser au premier mouvement d’humeur, parapluie ouvert sur la moquette par grand soleil : la rédaction du Temps n’échappait pas à la règle.
Ce n’est pas une banale paire de lunettes oubliée sur un meuble de bureau, accompagnée d’une cigarette en souffrance, qui allaient perturber la bonne marche de la rédaction. Les employés allaient et venaient, sans porter la moindre attention à ces objets. Le meuble aussi était tombé dans l’oubli, surnuméraire dans une salle de rédaction devenue trop grande pour le nombre de journalistes encore présents. Quant à la femme de ménage, elle n’avait pas osé déplacer un outil de travail et mettre une cigarette vierge dans un cendrier.
La paire de lunettes sortit de l’anonymat le jour où la rédactrice en cheffe perdit les siennes. L’œil vitreux, elle avait commencé à les chercher dans son bureau, puis étendu ses investigations dans la rédaction. Elle tomba sur la paire abandonnée, et constata, dépitée, que ce n’était pas la sienne. L’histoire aurait pu en rester là, puisque, peu après, l’adjointe de direction ramena à sa supérieure les verres oubliés dans les toilettes.
Cependant, la rédactrice en chef, intriguée par les lunettes et la cigarette abandonnées, demanda une enquête fouillée à un jeune journaliste.
- Je veux savoir quand, comment et pourquoi ces objets ont atterri ici, exigea-t-elle.
- Tu ne penses pas qu’on a d’autres enquêtes plus urgentes à mener, par exemple autour du coronavirus, rétorqua Boris.
- Tu ne sais pas ce que c’est que de perdre ses lunettes ! Allez, au boulot !
Boris, formé au data journalisme, dessina des scénarios, remplit des tableaux en croisant toutes les données : les noms des porteurs de lunettes, les adresses de leurs opticiens, des photos de cigarettes, l’épaisseur de la couche de poussière sur les lunettes, les circuits de passage autour du meuble, l’angle de la cigarette par rapport aux lunettes, et beaucoup d’autres informations trop longues à énumérer ici.
Après des mois de travail, Boris séchait. Toutes ses pistes se perdaient dans le désert. C’est alors qu’il pensa aux visiteurs. Pas facile d’intégrer les formations musicales, les amis des amis des journalistes, les gros annonceurs, et les visites scolaires. Mais, en croisant la couche de poussière sur les lunettes, les circuits de passage devant le meuble, et l’agenda des visites, il tomba sur la présence d’une classe de 8P du collège des Bergières.
Une brève enquête de terrain l’amena à rencontrer Stéphane. Le garçon se confia.
- Mon grand-père ne voulait plus jouer aux échecs avec moi, car sa vue baissait malgré ses lunettes. Têtu et radin, il refusait d’en acheter de nouvelles. Je lui ai donc piqué ses bésicles. Le lendemain, j’ai décidé de les déposer, ni vu ni connu, à la rédaction lors de la visite de classe. Mon grand-père a été obligé de retourner chez l’opticien, et maintenant il m’accompagne à des tournois d’échecs.
Le mystère de la cigarette fut plus aisé à décrypter. Boris avait remarqué un petit chameau bleu au-dessus du filtre. Il dénicha, au sein de la rédaction, le seul fumeur de Camel. « J’ai sans doute dû sortir une cigarette dans l’intention de la fumer sur la terrasse, avant d’être interrompu par un téléphone urgent. J’ai lâché la cigarette pour le stylo », lui confia le chef d’édition.
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