Un cadavre sur le paillasson

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Ce matin-là avait été un matin comme tous les autres, réveillée par les miaulements insistants du chat et la douce voix de Charlotte Gainsbourg. J’avais pris mon café en finissant ma nuit, avachie sur le tabouret de la cuisine, volontairement inconfortable. Il faisait déjà chaud, les derniers jours de canicule marseillaise. Pas vraiment le temps de réfléchir à une tenue correcte exigée par mon travail abrutissant – je me dis toujours que j’y réfléchirai le lendemain – mais le fait est que je m’en contrefiche. Je suis totalement démoralisée et je ne rêve que d’une chose : le jour où j’écrirai mon mail d’au revoir en leur souhaitant bon vent, je vais enfin vivre de ma plume et devenir un auteur de best-seller. Voilà, dans quel état d’esprit je commençais ma journée ce matin-là.

Monsieur X avait dû, lui aussi, se lever comme tous les matins en songeant à sa journée, peut-être était-il aussi sarcastique que moi, peut-être était-il heureux... Je peux imaginer des tas de choses, je ne connaissais pas Monsieur X.

Il était convenu que je ne retournerai pas travailler cet après-midi là. Je décidais de prendre mon temps, de flâner, de faire des détours pour rentrer car les habitudes finissent toujours par nous abîmer. Je marchais lentement, soucieuse de savoir ce que je pourrais bien faire de ma vie.
J’habite une rue calme du centre ville, au rez-de-chaussée d’un immeuble. Je ne savais pas que des travaux devaient y être effectués, quelques coups de peinture et autres rafistolages. On se préoccupe rarement de ce qui se passe autour de chez nous, souvent par indifférence. Les autres sont toujours ceux qui nous agacent sans que l’on cherche à seulement les connaître ni à les comprendre.

Monsieur X avait sans doute été mandaté par le syndic de la copropriété. Il a dû arriver juste après que je sois partie. Je ne l’ai pas croisé. Pas encore.

Lorsque je suis arrivée, quasiment à hauteur de la porte d’entrée de mon immeuble, j’ai vu deux policiers devant la porte entrouverte. Ils m’ont dit bonjour et se sont décalés pour me laisser passer. J’étais assez interloquée mais je me suis dit en moi-même qu’ils devaient attendre quelqu’un. Lorsque j’ai pénétré dans le hall de l’immeuble, toujours sombre, j’ai cru comprendre pourquoi les policiers étaient là. Sans vraiment y croire j’ai vu une masse, une forme de la taille d’un corps humain, allongée sur le carrelage.
J’ai regardé un des policiers dont l’œil était vide pour savoir ce qu’il s’était passé. Vraisemblablement Monsieur X était décédé suite à une attaque ou autre malaise mortel du genre pendant qu’il travaillait là, dans cet immeuble, devant ma porte. Pour eux c’est peut-être la routine, mais pour moi, c’était la première fois.

Il y a des premières fois moins agréables que d’autres. Aujourd’hui j’ai vu mon premier cadavre. Encore chaud sous une simple bâche en plastique, presque transparent, celles que l’on utilise pour protéger le sol pendant un chantier.
Il reposait devant ma porte. Obligée de l’enjamber pour pouvoir rentrer chez moi.

Un cadavre sur mon paillasson. Bousculades d’impressions et d’émotions.
D’abord la panique, les sueurs chaudes et froides, puis le rire nerveux d’une situation rarissime que l’on ne prévoit pas le matin en se levant, puis la consternation et enfin la triste réalité. Car après tout, c’est bien cela la mort, une triste réalité que l’on ne sait comment aborder.
La mort inquiète et nous n’apprenons jamais à l’appréhender. Elle survient et nous domine. Elle ne prend pas seulement le pas sur la vie d’une personne, mais sur celles de tous les autres aussi. Tout autour la mort répand son souffle forcément inconnu.

J’ai attendu que le corps soit transporté. Je ne voulais pas l’enjamber une deuxième fois, sortir de chez moi tranquillement à la barbe d’un cadavre, d’un homme mort. J’entendais du bruit, les pompiers, les policiers, le médecin légiste et sans doute les pompes funèbres. J’étais horrifiée car je n’avais jamais vu la mort d’aussi près, jamais vu un mort d’aussi près. Mais en même temps j’étais curieuse. J’aurais voulu le regarder, comprendre les procédures et le protocole, regarder la réalité en face, sans me calfeutrer derrière ma porte. 

Quand il n’y eut plus personne, je me décidai à sortir. J’étais tremblante et haletante. J’ai ouvert la porte d’un coup sec. Il n’y avait plus rien, plus de trace, plus de vie. Le couloir de l’immeuble était redevenu le couloir de l’immeuble. Je devais m’y réhabituer.
J’avais retenu mon souffle pendant quelques heures, maintenant l’existence reprenait son cours. Je n’avais pas rêvé.

Monsieur X ne rentrera pas chez lui ce soir.

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Isabelle ShortEdition · il y a
Vous avez absolument raison!
merci de les signaler, la prochaine fois utilisez l'adresse contatc@shorthttp://-edition.com ce sera plus efficace et plus rapide!

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Saïsera Lumia · il y a
"Monsieur X avait dû, lui aussi, se levAIT comme tous les matins..."
"Monsieur X avait sans doute étAIT mandaté par le syndic de la copropriété."
D'habitude je ne remarque pas les fautes quand je lis mais là je suis désolée même en lisant ça sonne vraiment mal...
"Monsieur X avait dû, lui aussi, se levER comme tous les matins..."
"Monsieur X avait sans doute étE mandaté par le syndic de la copropriété."
C'est mieux ainsi, je pense, je ne suis pas une reine de le langue française mais j'aime bien lorsqu'elle est bien écrite!

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