Un cadavre encore tiède à l'arrière de la voiture

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La conjuration des imbéciles, Outre monde, la jungle, l'idiot, l'archipel du goulag, des fleurs pour Algerson, le roi des aulnes, les bienveillantes, 1984, les montagnes hallucinées, le meilleur des  [+]

Je prends garde à bien respecter la limitation de vitesse. Surtout ne pas se faire arrêter. Que mon œuvre ne soit pas interrompue. Ligoter, torturer, tuer. La nuit va bientôt tombée. Déjà les lézardes orangées aux teintes violettes qui fissurent le ciel depuis la fin d'après-midi laissent place à un gris sombre crépusculaire annonciateur de ténèbres. Les accueillants cactus, comme autant de délectables potences, la silhouette des rochers, imposants monolithes qui me cachent aux yeux de tous, pavent mon chemin de mauvaises intentions. Les coups sourds qui me parvenaient depuis le siège arrière, d'abord frénétiques puis de moins en moins forts, ont cessé depuis un moment. Ligoter, torturer, tuer. Peut-être est-il parti? J'ai hâte. Hâte de regagner mon repère pour m'en repaître. Bientôt, l'obscurité va gagner. Il n'y aura plus dans tout ce noir que la ligne blanche de la route, traîtresse lumière, que mes phares vont mettre à nue. La lumière rouge du tableau de bord éclaire mon visage. Effrayants reflets dans les orbites d'une âme damnée qui ouvre en grand les portes de l'enfer. Je perds la notion du temps m'imaginant seul avec lui. Ligoter, torturer, tuer. Ah! Me complaire dans la musique de ses cris, Humm! Savourer ces instants aux délicieuses effluves pendant lesquels j'observe l'effroi naître petit à petit dans son regard. Boule de mal qui grandit. Raah! L'apogée du plaisir finalement, lorsque au clair de lune, la lame de mon couteau brille dans ses yeux, ultime étincelle avant le néant. En haut à droite du pare-brise. Une guirlande lumineuse qui clignote, du jaune, du rouge et du bleu.
La station service arrive. Dernier jalon sur ma route avant ma rude tanière. Le ruban immaculé continue de se dérouler. Plus vite désormais. La destination finale qui s'approche me met l'eau à la bouche. Ligoter, torturer, tuer. Une pâleur dans les ténèbres. Une silhouette avance en équilibre sur le fil blanc. Pleins phares. Les faisceaux laissent apparaître des chaussures de ville, une paire de jean et un sweat à capuche. Elle s'est mise de profil tendant en ma direction un pouce. Il reste de la place derrière. Ligoter, torturer, tuer. Je ralentis. La dépasse. La silhouette est un homme. Je m'arrête. J'ouvre la portière côté passager. Il se précipite. Ligoter, torturer, tuer. Aussitôt assis, il me remercie avec enthousiasme et commence à me raconter sa vie. J'oriente le rétroviseur vers son visage. Mes yeux descendent le long de son cou. Une veine jugulaire palpitante et appétissante que je me languis de faire mienne. Je tâte le couteau dans ma poche. Lui dit à tout à l'heure. Ligoter, torturer, tuer. Mon stratagème avec la victime ? Toujours le même. Prétexter un arrêt à la station service, offrir un verre contenant une drogue. Repartir. Elle s'endort.  Ensemble, nous pénétrons l'abîme. J'attends le moment idéal. L'homme me raconte sa vie. Me parle de son travail, de sa famille, de ses projets...Je lui paie plusieurs bières. Je cherche l'occasion. Il dit que je suis un chic type. Quant à moi, je ne pense qu'à Ligoter, Torturer et Tuer. La physiologie humaine fait son œuvre. Le voilà qui s'absente. Je mets un cachet dans la bouteille. A son retour, encore du bla-bla, il porte sa main à son cou. J'imagine la lame de mon couteau le long de sa gorge. J'observe tout excité qu'il descend sa bouteille d'un trait. Fini le chic type. Ligoter, torturer, tuer. Je me referme. Il est temps d'y aller. Nous retournons à la voiture. Je le laisse me dépasser. Je prends ses mesures. Je fixe avec avidité ses jambes qui titubent. Nous nous approchons du coffre. Il va tomber d'un moment à l'autre. Je cherche les clés de la voiture dans ma poche. Soudain, une nausée suivie d'une suée glaciale. Et puis des mouches par milliers qui virevoltent devant mes yeux. Une perte d'équilibre. Une douleur intense à la tête et finalement plus rien. Des gémissements m'extirpent de mon gouffre de néant. Enfermé dans le coffre avec mon originel douceâtre assassiné. L'homme du bord de la route a pris ma place. Il conduit ma voiture. Aux secousses que je ressens, il a  du quitté la route. J'aurais fait pareil. Il se cherche un endroit isolé. Le bout d'une piste au milieu du désert. Etre tranquille. Ligoter, torturer, tuer. La voiture s'arrête. La portière claque. Des bruits de pas qui s'approchent. Ligoter, torturer, tuer. Je souris. Le coffre s'ouvre.  C'est bien mon homme. J'éclate de rire tandis qu'il m'aveugle avec l'éclat de la lune qui se reflète sur la lame de son couteau...Mon couteau. Il va jaillir. Je le vois qui me tue. La dernière chose que j'entends alors que je n'existe déjà plus, est la respiration calme de l'homme qui repart en murmurant ligoter, torture et tuer.
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