Un bon petit soldat

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L’obus tomba tout près. Il s’en fallut d’un cheveu pour que Jones ne soit pas broyé par l’engin démoniaque qui avait réduit en bouillie nombre de ses camarades pendant les heures précédentes. Un tonnerre assourdissant accompagna l’impact, déchirant un peu plus encore ses tympans déjà meurtris. Il fut sourd une fraction de seconde. La terre trembla sous le choc, le sol vibrant sous ses pieds comme un séisme naissant.
Depuis l’aube, les premières lueurs d’un soleil de plomb statufiaient des hommes déjà éprouvés par la bataille de la veille. Personne n’aurait su dire exactement quand tout ça avait commencé. Le temps semblait comme suspendu dans un conflit aux contours flous, sans réelle origine ni perspective de fin.

Avec acharnement, jour après jour et sans jamais faillir, Jones menait ses hommes d’une main de fer sur le champ de bataille. Capitaine depuis quelques mois, son charisme, bien plus que son grade, en faisait un homme respecté de tous et écouté par chacun. Devant lui, les hommes se tenaient toujours bien droits, exécutant un garde-à-vous parfait à chaque passage en revue de la troupe.

De nouveaux tirs nourris dangereusement proches le firent se plaquer au sol où il ne trouva pour se protéger que le corps d’un soldat tombé là il y a plusieurs heures déjà. Un corps déjà raidi par la mort, comme désincarné. Les uns après les autres, ses hommes se faisaient descendre comme des lapins, déchiquetés par les balles et les éclats d’obus qui pleuvaient sans discontinuer sur les casques en plastique.

Jones releva la tête et recracha un peu de la poussière avalée. Il scruta furtivement le camp adverse, ne distinguant que des ombres vagues à travers la fumée diffuse. A la faveur d’une accalmie providentielle, il rampa rapidement jusqu’au soldat le plus proche, un brave gaillard fraichement débarqué de la garnison. Il chercha mentalement son nom, ne le trouva pas et ouvrit la bouche pour le lui demander. Avec horreur, il sentit le sang chaud du soldat projeté sur son propre visage en même temps qu’une détonation stridente lui vrillait à nouveau les tympans. Il essuya sa joue dans un geste vain, le dégoût le disputant à l'effroi. L’homme à côté de lui n’était plus qu’un tas informe de tissus et d’os, figé brutalement dans une mort instantanée qui lui donnait l’apparence absurde d’une marionnette démantibulée.

Ébranlé, Jones vérifia son arme une nouvelle fois. Fort heureusement, le stock de munitions était inépuisable. De quoi tenir des semaines, des années, des siècles. Et espérer sortir un jour ses hommes de ce bourbier où ils étaient empêtrés depuis bien trop longtemps déjà. Il se prépara à plonger vers la droite, du côté d’un petit groupe de soldats immobiles qu’il venait de repérer du coin de l’œil. Il croisa le regard éteint de l'un d'entre eux, pétrifié devant la violence d'une scène qui n'avait de cesse de se répéter, jour après jour, inlassablement.

Un grésillement caractéristique le stoppa net dans son élan tandis qu'une voix féminine résonnait dans son vieux talkie-walkie. L’ordre, net et tranchant, était clair et sans appel, ne lui laissant aucun autre choix et absolument aucun délai. Le ton impérieux le rappelait immédiatement au campement de base, avec pour conséquence directe d’abandonner ses hommes en pleine bataille, en pleine tourmente. En route vers une mort probable sinon certaine. Seuls contre l'ennemi.

Cependant, Jones n’hésita pas un instant. Son respect de la hiérarchie était légendaire à travers tout le pays et lui avait valu les honneurs de nombreuses fois. Cette fois encore, il ne se soustrairait pas à l'autorité du chef, quels que soient les ordres.
Le cœur déchiré, presque aussi lourd qu’un obus, il fixa du regard ses frères d’armes, les saluant un à un d’un bref hochement de tête. Il existait entre eux un lien si fort qu’il n’aurait su le décrire précisément. Ce mélange de fraternité et de solidarité fit naitre brutalement en lui une bouffée d’émotion pure qui lui piqua les yeux. Surtout rester fort et digne, ne pas révéler son émotion, ne pas leur montrer ses larmes. Jones savait qu'il incarnait pour ces hommes la virilité, le courage et la force réunis à l’état brut. Un Homme, un vrai, un modèle à suivre pour tous ces valeureux combattants.

Lentement, il se releva, sécha d’un geste discret ses yeux légèrement humides, bomba le torse, pris une grande inspiration et cria, de sa petite voix encore juvénile de garçon de dix ans : « J’arrive, maman ! ».
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Blackmamba Delabas · il y a
Les casques en plastique auraient du me mettre la puce à l'oreille... Un bel écrit.
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Bénédicte CHUREAU · il y a
J'ai eu peur que la ficelle soit trop grosse 😉 Merci pour le compliment !
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Joëlle Brethes · il y a
Lire votre commentaire sous le texte de Maurice m'a incitée à venir voir ce qui se passait chez vous et je ne le regrette pas.
Bonnes fêtes de fin d'année, Bénédicte 😊

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Bénédicte CHUREAU · il y a
Lire votre commentaire ici m'a de même incitée à faire un petit tour chez vous et je dois dire que je suis sincèrement flattée car vous écrivez divinement bien ! Bon réveillon et merci 😉
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Maurice Serguez · il y a
J'ai bien aimé, merci. Je n'ai pas été dépaysé. Bonnes fêtes de fin d'année :)
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Bénédicte CHUREAU · il y a
Peut-être vos soldats et les miens se connaissent t'ils ? Allez savoir... Bon réveillon 😉

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