Un bon bol d'air

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Allez ! Courage. Encore deux jours et à moi les vacances.
L'année a été foutrement longue. J'en ai bavé pour acheter ce putain de camion mais maintenant, je n'échangerai ma place pour rien au monde.
Etre son propre patron. Avoir réussi à gagner cette liberté.
Excepté mes enfants, c'est la plus belle chose que j'ai accompli dans ma vie.
Je suis chauffeur depuis que j'ai dix-neuf ans. J'ai transporté mille et une choses. De l'alcool, de la viande, du poisson, des fruits, des boites de conserve... J'ai roulé ma bosse pour un tas d'entreprise. J'en ai connu des petits chefs qui vous arrache la peau des os en vous faisant bosser dix-sept, dix-huit heures par jour, pour pas un rond.
Mais tout ça c'est bien fini. Depuis un mois, je loue mes services à la société Cisternas SA, ici à Tarragone et les gens sont corrects.
Parti le matin et rentré le soir à la maison pour l'heure du diner.
- « Ah ! Francisco. Comment vas-tu ? On a presque rempli la citerne pour ton tracteur. Tu livreras à cette adresse.
-Qu'est est-ce que je transporte ?
-Du propylène...Ca sert à faire du plastique. Conduis doucement c'est très inflammable. Et ne fume pas pendant le transport. Passe par l'autoroute. C'est pas cher et tu arriveras plus vite. »
Pendant qu'un énorme tuyau pareil à un serpent gigantesque termine de cracher sa matière chimique dans la citerne, j'observe l'aiguille de la jauge de la cuve de propylène qui indique 25 Tonnes. Des lettres rouges sur le réservoir parlent de 19 Tonnes max. Pas un mot. Ils ont toujours été réglos.
Me voilà dans ma cabine. Il a quand même de la gueule ce tracteur Volvo. J'ai repeint la cabine en rouge avec une bande blanche dans la même veine que la voiture de Starsky et Hutch. Dans deux jours, je lui dirai au revoir et à nous les vacances en Galice.
Avec Ana et les enfants, on y va depuis des années. Il fait moins chaud qu'ici. Moins de touristes. On respire mieux. Un bol d'air frais. Un à coup derrière mon dos me tire de mes rêveries. La citerne est accrochée. Un coup de klaxon plus tard, me voilà dans les faubourgs de Tarragone, en direction de la nationale 340.

- « Voilà monsieur. Bienvenue à Los Alfaques. Votre bungalow se situe à l'emplacement 19.
- Muchas Gracias »
Nous y sommes. Les vacances commencent enfin. Après environ 1400 kilomètres depuis Mulhouse au cours desquels j'ai eu plusieurs fois envie de sauter de la voiture en marche à cause des pleurs du bébé, nous allons pouvoir profiter de trois semaines de détente. Un bon bol d'air pour nous. Parenthèse relaxante avant de reprendre les tours à l'usine pour moi et les nuits à l'hôpital pour elle. L'année a été difficile avec la naissance de Jonathan. Les biberons, les nuits blanches, les dents, les maladies infantiles.
Il n'est que 10 heures du matin et pourtant il fait déjà une chaleur écrasante. La plage est magnifique, grouillante de monde. Et dire que dans une demi heure nous serons nous aussi dans la mêlée à jouer des coudes pour étaler nos serviettes.
- « Il faut que je change Jonathan. Pendant ce temps là, tu passeras à la supérette du camping et tu ramèneras de la crème solaire pour lui. »
Pour ne pas nous disputer -comme souvent dernièrement-, je n'ai rien répondu. Je me suis contenté de grommeler pour montrer que j'étais contrarié. Une fois garé, j'ai claqué la portière avec force afin de signifier une fois encore mon agacement.
Après avoir déchargé la voiture, je me suis dirigé vers le magasin.
De la musique s'échappe des bungalows alentours et du bar. Sur le bord du chemin, je remarque que beaucoup de tentes sont encore fermées . Sans doute des jeunes qui dorment encore après avoir écumés toutes les boites de la côte. « Ah ! La vie de célibataire »
L'endroit est une véritable tour de Babel. De l'allemand, du néerlandais, de l'anglais, du français. Toute l'Europe est présente.
Après avoir fait le tour des rayons, pas de trace de crème solaire pour bébé. J'hésite à en prendre une pour adulte avec un indice de protection élevé.
« Je vais encore me faire engueuler ! »
J'opte pour ne rien prendre.
Je retrouve Jacqueline et Jonathan dans la chambre. En voyant que j'ai les mains vides, elle lève les yeux au ciel. Elle prend le parti de ne pas crier. Cela nous arrive souvent ces derniers temps.

Le ruban d'asphalte se déroule sous les roues de mon bijou. J'évite les nids de poule. Je n'aimerais pas me retrouver sur la lune. Il est bientôt onze heures. La chaleur est suffocante. La vitre grande ouverte, l'air incandescent s'engouffre par les manches courtes de ma chemise. Je sens le poids du paquet de cigarette. Je brule d'en fumer une. Alfredo me l'a interdit...Me l'a déconseillé plutôt.
Et puis merde. J'allume une sèche. Ma sueur se fraye un passage sous ma casquette et ruisselle le long de ma nuque. Elle disparaît en quelques secondes.
Je vois le panneau qui indique une sortie en direction de l'autoroute dans 2000 mètres. 1000 pesetas. 1000 pesetas. Ce n'est pas cher mais je pourrai les garder pour payer le restaurant de ce midi. Allez c'est dit. Je prends la Nationale.
Il est bientôt midi. Jonathan est enfin prêt. Jacqueline a opté pour un T-shirt blanc à manche longue. Il porte un bob de la même couleur et des lunettes de soleil.
Elle voulait que nous n'allions nous baigner qu'après la sieste du petit mais j'ai réussi à avoir gain de cause. Aucune crise. Je lui ai exposé avec calme que j'avais très envie d'y aller tout de suite. Que ça nous ferait du bien après toute cette route et que l'après-midi, il ferait trop chaud pour Jonathan.
Elle s'est rangée à mes arguments. Elle s'est préparée avec plaisir. Quand elle est ressortie de la chambre vêtue de son bikini jaune, j'ai eu envie d'elle. Elle m'a regardé droit dans les yeux en mettant son paréo. Cela faisait plusieurs mois qu'elle ne me regardait plus ainsi.
Vers midi, en traversant la petite ville de Fuentes de onoro, j'ai vu dans mes rétros qu'une ligne plus noire que le goudron suivait mon camion à la trace. Cette foutue citerne fuit. A la moindre étincelle, elle pourrait exploser.
J'appuie sur l'accélérateur tentant de m'éloigner le plus vite possible des habitations. Un panneau indique un camping à deux kilomètres.
Avec difficultés, nous avons trouvé une place pour étaler nos serviettes.
Jonathan commence à tripoter les cailloux et à porter ses mains aux yeux et à la bouche. Il commence à chouiner. Je m'agace. Plus je lui interdit d'y toucher plus il se met en colère. Je le soulève un peu trop prestement du sol pour le ramener sur la serviette ce qui me vaut un regard réprobateur de la part de Jacqueline.
Pour encore éviter une discussion désagréable, je propose d'aller nous baigner. J'attrape Jonathan et nous descendons jusqu'à l'eau. Je m'accroupis pour que Jonathan soit immergé jusqu'à la taille. Il sourit. Il a l'air de prendre du plaisir. Je lui passe un peu d'eau sur le visage. Il fait une drôle de tête à cause du sel. Mon fils...Jacqueline barbote.
Après quelques instants, elle me propose de prendre Jonathan pour que je puisse nager un peu.
Plus vite ! Me voilà à proximité du camping. Ouf ! A ma montre, il est 12h14. Après ça, c'est la rase campagne, je pourrai m'arrêter.
La tête sous l'eau, je perçois les sons extérieurs de façon étouffée. Je remonte à la surface pour reprendre un bol d'air.
A peine sorti de l'eau, le visage encore ruisselant, une explosion effroyable, assourdissante et formidable retentit.
A quelques mètres de moi, je vois Jacqueline et Jonathan qui s'enflamment telles des torches en hurlant et en se débattant.
Une boule de feu se rue sur moi. Des bulles apparaissent à la surface de l'eau. Elle boue.
Je plonge. Je vois mon corps flou couvert de cloques rosâtres enveloppé dans un hurlement de bulles et de mousses, qui jaillit de ma bouche salée.
Je retourne à la surface pour respirer. Mes amours ne sont plus là. Plus d'air frais. Un air vicié. Un air de mort.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Très bel effort!
Bone continuation!
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte "Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures. Pour y accéder plus facilement, vous pouvez cliquer sur mon nom en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer.

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Meri Bastet · il y a
plusieurs interprétations mais bien écrit