Un beau jour

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Finaliste
Jury

« Ecrire c’est creuser dans du noir ». (Guillevic) « Ecrire, c’est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l’ouvrir ». (Christian Bobin) Du noir à la lumière  [+]

Image de Automne 2020
Chute libre. Sans fond. Sans parois.

Peur. À hurler. Sans même espérer être entendue. Juste hurler. Pour faire éclater ce noyau dur au centre de moi qui m’envahit en ondes poisseuses. Paralysantes.

Crever de solitude. Non, ce n’est pas ça. Je ne sais pas. Sensation d’être sans recours possible. Trente-huit kilos et, au-delà de la peur, quelque chose jubile au fond de moi. J’assiste, impuissante et complice, à ma propre mise à mort.


En me regardant dans la glace, ce matin, j’ai clairement vu quel était mon but. Il ne peut pas en être autrement. On n’agit pas ainsi à contre-vie sans avoir une idée bien précise en tête. Je me mène à la mort en affirmant que je contrôle la situation. Je ne la contrôle pas. Comédie. Je joue faux. Je joue à qui perd-perd.

Appliquée à détruire ce corps que je n’ai jamais pu totalement investir, je le vois s’émacier peu à peu jusqu’à la dissolution tandis que d’une part de moi s’élève une joie sombre. Triomphante.

Pourtant, je m’entends crier que j’ai envie de vivre. Mais n’est-ce pas pour rassurer ceux qui, autour de moi, pourraient s’inquiéter et tenter d’intervenir à temps ? Leur donner le change afin de pouvoir continuer tranquillement l’extermination ? Ils lutteraient en vain.

Mon autodestruction est dûment programmée dans les tréfonds de mon non-être. Pièce défectueuse de la chaîne de la vie, je vis en béance sur du rien. Je traverse le temps en marche syncopée, du jour sans racine au soir déliquescent. Désagrégée. Passoire à impressions. Je suis une chambre vide qui pue le désespoir.

Seule certitude : la mort planant autour de moi comme un vautour. Je perçois son regard de convoitise guettant la chute pour se nourrir.

S’il y avait un dieu auquel je pourrais croire aujourd’hui, je m’allongerais sur le sol pour m’en remettre à lui. Mais je n’ai aucun dieu à supplier. Ni personne. Rien. Que moi. Si peu.

Qui peut imaginer ce que vivre implique pour ceux dont la vie n’est pas innée ? Devoir se remettre en vie chaque matin. Simuler la conviction. Organiser l’effort. Les seuls automatismes sont ceux du doute, du recul. La vigilance est permanente. Je passe mon temps à composer avec mes refus, à tenter d’acquérir les gestes, les mots, les attitudes qui me rendraient vivable. Peut-être même vivante. Un peu.

Qu’ont-ils de plus, les bien vivants, que je n’arrive pas à cerner ? Je les observe, à l’affût d’un secret que j’ignore. Ils me semblent participer à un banquet auquel je ne suis pas conviée. Étrangère. Depuis toujours à côté de leur vie. À la lisière. Dans un rien impalpable.

Je ne parviens pas à suivre le rythme commun. En présence des autres, je me heurte aux murs. Je m’effrite. J’ai besoin de temps pour faire le tri de mon être éclaté en mille parcelles et plus encore pour tenter de les remettre en place. Puzzle inepte, je ne me perçois même pas comme entité.

Je n’ai toujours été qu’une absurde survivance. Une erreur de casting. Incapable d’admettre que ce que je me sens être soit limité par cette enveloppe qui ne me correspond pas. Ce n’est pas que mon corps soit trop grand ou trop petit ou laid. Ni même qu’il soit celui d’une fille plutôt que d’un garçon. C’est juste qu’il soit un corps. Quels que soient sa forme ou son volume, c’est, de toute façon, trop.

Manger, c’est entretenir la vie. Je n’ai rien à entretenir. Mon corps, aussi amoindri soit-il, est encore trop encombrant pour moi. Le moindre de ses battements témoigne encore trop d’une existence refusée. Fantôme ne trouvant ni repos ni forme définitive, je n’ai pas de regard et je suis transparente.

Le moindre insecte a quelque chose que je n’ai pas : la vie ancrée en chaque cellule de son corps si insignifiant y est plus intense qu’en moi.

Pour changer le cours des choses, il me faudrait remonter si loin dans tout ce flou et je suis si fatiguée. Seule, je ne peux plus. J’implore le secours d’un regard, d’une présence, pour vaincre les obstacles qui stagnent entre la vie et moi. Je n’ai pas la force nécessaire. La puiser en moi ? Que puiser dans le désert ? Plus je lutte, plus je m’enlise.

Et chaque soir, l’heure du gouffre. La montée en puissance de cet appel intense qui me vrille et me tord avant de m’anéantir. Plus que la faim : le besoin de combler. Irrépressible. Despotique. Une faim que nulle nourriture au monde ne saurait apaiser.

Tenter de fuir. Désamorcer la panique tremblant au fond des tripes. Préparer le chemin de la raison. Se dire que l’aile noire va battre de moins en moins violemment, que ça va finir. Peut-être pas tout de suite, mais dans une heure. Ou deux. Qu’il faudra bien que ça se calme. Que ça se taise. Mais ça ne se calme pas. Jamais.

Lorsque le pourquoi non se lève, je n’ai pas de réponse. Le pour moi est dérisoire et je n’en ai pas d’autre. Moi n’est pas assez entier pour me dissuader. Je cède, après plus ou moins de temps, plus ou moins de résistance. Mais je cède. Inéluctablement. Et la voix qui murmure je ne suis plus à ça près consigne la défaite.

Chaque matin, la honte et le dégoût. La haine. Omniprésente. Puis, l’heure des décisions. Des promesses. Des engagements. Les exhortations suppliantes à entamer un parcours de guérison, me conjurant de m’en croire capable. Les mille façons de me dépeindre la fierté d’un jour sans.

Mais le soir est patient. Il sait l’éveil de l’immonde, à la tombée du jour. Sa façon de s’étirer, de scruter son territoire avant de l’investir. Sa victoire déjà sûre. Il sait la fulgurance de la pulsion qui me jettera à l’assaut de la bouffe, ingurgitée sans joie, méthodiquement. À en perdre le souffle. L’estomac distendu. Le cœur battant violemment au fond de la gorge.

Il sait aussi la faim inassouvie malgré l’abjecte sensation du ventre plein. Trop plein. Palpitant. Et l’urgence de remettre du vide dans ce plein. De l’inertie dans ce frémissement. Dans cette intolérable présence au monde.

Chaque soir, à genoux, deux doigts au fond du cœur, je renie ma naissance.

Un beau jour, de guerre lasse, je vomirai mon âme.
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Julien LEON · il y a
Touchant
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Janine MEURIN · il y a
Très dur ! ça ressemble à du vécu. Terrible !
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Felix Culpa · il y a
Un texte fort, puissant, authentique, bouleversant ! Mes 5 voix ! Bonne finale Alauda !
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Alice Merveille · il y a
Un texte au scalpel qui bouleverse...
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Nadege Del · il y a
Texte fort qui sait décrire sans nommer le mal qui ronge
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Chris Falcoz · il y a
Texte très dur. Tout mon soutien.
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A. Sgann · il y a
Un mal être au microscope !
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Fred Panassac · il y a
Mes voix et mon soutien en finale, Alauda, pour votre plume talentueuse et votre texte poignant.

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