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Un autre regard

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Laurence GDN

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Louis, frais émoulu de son école de journaliste, rêvait de devenir grand reporter, de courir le vaste monde, menant enquêtes et conduisant des interviews pertinentes de grandes personnalités.

En attendant le poste qui ferait de lui un prix Pulitzer, il s'était démené pour décrocher une vacation de pigiste dans le journal local. Il fallait bien commencer quelque part, manger aussi, et essayer de ne pas grever le prêt étudiant qui serait bientôt à rembourser.

La veille, le rédacteur en chef adjoint lui avait fourni son planning pour ce samedi-là : couverture d'un conseil municipal qui promettait d'être un peu tendu pour des raisons d'affectations budgétaires, une fête de rentrée dans un foyer d'accueil en fin de matinée, l'assemblée générale d'un club sportif puis le vernissage d'une exposition. S'il savait à quoi s'attendre pour trois de ses missions, à tel point qu'il aurait sans doute pu reprendre d'anciens comptes rendus et se contenter de changer le nom des protagonistes, la seconde l'intriguait : l'invitation du "foyer de la Source" ne le renseignait en rien sur ses résidents. S'agissait-il de personnes âgées, de réfugiés, d'étudiants étrangers, de jeunes en difficultés ? De femmes battues, de personnes en réinsertion, de toxicomanes en rémission. Durant ses études, il avait lu maints rapports, entendu moult conférences et exposés, écrit autant de prose sur ces publics, leur fragilité, les politiques publiques mises en place à leur égard et les carences parfois dénoncées de celles-ci. Louis avait donc en tête toute une série de données qu'il pourrait exploiter, quelle que soit la vocation de ce foyer.

Il pleuvait ce samedi. Louis s'enquit de ses trajets et se désola d'être obligé de s'encombrer de son vélo. Tributaire des transports en commun — à parts égales entre conviction écologique et impératifs financiers —, un bus le déposerait bien à la mairie de Bormes-La-Nouvelle mais il n'aurait pas moins de vingt-huit minutes de marche entre l'arrêt le plus proche et le foyer de la Source. S'il voulait arriver à temps, il n'avait pas le choix : il terminerait à vélo.

Le Conseil municipal avait à peine commencé quand Louis entra dans la salle. Il fit un léger signe de tête en réponse aux quelques regards levés vers lui. Il avait lu l'ordre du jour et appris les noms des opposants pour suivre facilement les débats. En fait, son article était en partie ébauché car le litige du jour était connu. La majorité souhaitait affecter un budget à la rénovation de la salle des fêtes et reconduire à l'identique les crédits alloués à la crèche. Les membres de l'opposition désapprouvaient ce parti pris, sans réelle conviction d'ailleurs, mais les joutes verbales faisaient partie du jeu. Louis n'attendait donc que les petites phrases et autres réflexions de part et d'autre pour finaliser son article. C'était ce qu'on attendait de lui. Louis écouta donc, nota quelques répliques, tout en laissant son esprit dériver. Il alla saluer le Maire en fin de séance pour acter la présence d'un représentant de son journal. Simple pigiste, il eut droit à une poignée de main accordée entre deux discussions.

Louis récupéra son vélo, reprit le bus puis son courage à deux mains pour se rendre, sous une pluie battante, au foyer de la Source. Il arriva ainsi, trempé, dans un petit lotissement ceint de murs avec cinq bâtisses et quelques bouquets d'arbres. Cherchant le bâtiment des festivités, il entraperçut un potager, des tonnelles, des bancs aussi. Des applaudissements le menèrent à l'endroit de la réception. Il y fut accueilli avec des sourires et des bonjours chuchotés par des personnes debout dans l'encadrement de la porte d'accès à la salle d'où bruissaient des rires et des échanges. Deux enfants se faufilaient hors des lieux quand une sexagénaire demanda à Louis s'il voulait rejoindre sa famille. Il justifia alors sa présence.

— Alors entrez ! lui dit-elle tout bas. Si, si, vous trouverez bien une chaise quelque part. Vous savez, c'est à la bonne franquette ici. Mais on essaye de ne pas faire trop de bruit pour ne pas perturber davantage nos accueillis. C'est un jour important pour eux.
— Vous travaillez ici ? hasarda Louis.
— Non, non, je suis la sœur d'une accueillie, comme on dit ici. Je viens de temps en temps, rendre visite, je n'habite pas trop loin et puis, j'ai du temps maintenant, vous comprenez.

Louis lui rendit son sourire, répondit un oui qui ne voulait rien dire car il n'avait toujours aucune idée de l'objectif du foyer et des fameuses personnes accueillies. Son interlocutrice l'engageant à s'immiscer dans la salle, il s'approcha. Il y avait du monde partout, assis ou debout et, en face de lui, comme sur une scène, se trouvait une personne handicapée, une femme en l'occurrence, à qui il était difficile de donner un âge. Elle recevait ou donnait l'accolade à une jeune fille. Puis ce fut au tour d'un homme, d'une cinquantaine d'années estima Louis, de s'avancer, timidement, une enveloppe dans les mains, pour la remettre à une autre jeune fille. Cette dernière remercia celui qui s'appelait Philippe : de l'enveloppe, elle sortit ce qui semblait un simple découpage mais la jeune fille, Ludmila parut sincèrement émue. Ainsi s'enchaînèrent quelques échanges , tous emprunts de joie : leurs yeux aussi souriaient, nota Louis.

— Cette fête est l'occasion pour les accompagnants et les familles de se rencontrer ou de se revoir, expliqua la sexagénaire. Mais les rois de la fête sont les résidents ! Pour une fois. Ici, le jugement n'est pas de mise et les regards sont bienveillants. Vous voyez, les petits présents offerts aux accompagnants, ce sont des broutilles, une photo, un dessin, une carte avec un "Merci" patiemment écrit, mais c'est un bout de leur cœur, avec lequel ils remercient et témoignent de leur confiance.

Louis réalisa qu'en dehors des Jeux paralympiques, le monde du handicap lui était complètement étranger. Et là, si quelques-uns étaient effectivement en fauteuil, il s'agissait d'autre chose. Le handicap était mental, Louis ne trouvait pas d'autres adjectifs, même s'il marquait visages et corps.

— Me permettez-vous une question délicate ? osa Louis.
— Bien sûr !
— Je suis désolé mais je ne connais pas grand chose à ce genre de handicap. De quoi s'agit-il ?
— Les causes peuvent être multiples. Ainsi, ma sœur est née étranglée par le cordon ombilical, son cerveau a manqué d'oxygène. Mais pour nous, avant d'être handicapés, ils sont un membre de la famille, de la communauté, avec leur caractère, leurs ressentis, leur générosité souvent, leurs travers parfois, comme tout un chacun.

Quelqu'un annonça que l'heure du déjeuner était arrivée, entraînant raclements de chaises et brouhaha. Louis ne savait quoi faire. L'un des accueillis s'arrêta pour lui serrer la main et se présenta.

— Bonjour Luc, je m'appelle Louis, enchaîna le jeune journaliste.
— Tu déjeunes avec nous ? Tu peux t'assoir à côté de moi si tu veux ! continua Luc.
— Ce serait avec plaisir, dit la sexagénaire, si vous avez le temps. Ici, le partage est de mise, vous savez ! Et nos accueillis apprécient de rencontrer de nouvelles têtes. Ce n'est pas si fréquent. Certains n'ont que ce lieu et vivent presque en vase clos.

Réprimant une légère appréhension, Louis accepta. C'est ainsi qu'il rencontra Manuel, un jeune portugais venu donner son temps et son énergie au foyer pendant un an. Et Clarisse, étudiante en droit, elle faisait son année de césure. Et Ludmila, venue de Bavière. Et Marcel, un résident intarissable sur les westerns des années 70. Et Simone qui tenait absolument à lui montrer les photos de ses vacances. Et Pierre, ému de voir son fils sourire, de le savoir entouré, protégé, respecté par des équipes attentives.

Louis prit rendez-vous avec le directeur du foyer. Il tenait à en savoir plus et tenter de comprendre pourquoi , encore aujourd'hui, ces personnes étaient comme camouflées, dissimulées, occultées ? Comme si le handicap existait sans pour autant être incarné !

Dehors, le soleil brillait.

PRIX

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RAC · il y a
Très belle découverte. On ressent des quantités de choses en lisant ce texte. Je frissonne encore...Merci !
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Laurence GDN · il y a
Merci beaucoup !
Pour ma part, j'ai vraiment beaucoup aimé votre cheval qui voulait des baskets !

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RAC · il y a
Merci à vous de l'avoir lu ! A+++ chez vous ou chez moi ! BON WE !
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Dimaria Gbénou · il y a
J'apprécie la delicatesse du sujet. Vous avez du tact rédactionnel. Bravo. Je vote. Je donne toutes mes voix. 3+. Si vous avez le temps, je vous propose de visiter mes deux textes en compétition.Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Laurence GDN · il y a
Merci beaucoup de votre visite Dimaria !
J'irai lire vos textes avec grand plaisir. A bientôt, donc !

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Marie · il y a
Un très beau texte superbement écrit sur un sujet délicat. Bravo pour votre habileté d'écriture sur ce sujet et mes voix.
Si le coeur vous en dit, je vous invite à découvrir mon texte intitulé La Vieille.
D'avance merci
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-vieille-15

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Laurence GDN · il y a
Grand merci Marie pour ce commentaire et votre soutien !
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Felix CULPA · il y a
Le handicap est mis en lumière par votre texte ! Je suis très sensible à cette cause, je vous donne mes 3 voix !
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Laurence GDN · il y a
Un grand grand merci !
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Thara · il y a
Un texte qui ne laisse pas indifférent, que vous avez mis à l'honneur avec une bonne dose d'émotion tout au long de cette lecture...
+ 5 voix !

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Laurence GDN · il y a
Merci beaucoup Thara !
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Lélie de Lancey · il y a
Un texte très émouvant. *****
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Laurence GDN · il y a
Un très grand merci à vous !
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La Plume · il y a
Je trouve que le handicap est un sujet délicat, que vous avez magnifiquement abordé. Bravo !!!
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Laurence GDN · il y a
Un immense merci La Plume !
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Chantal Sourire · il y a
Un lieu d'accueil qui donne l'espoir, je vote !
Et vous invite sur ma page si le coeur vous en dit, merci !

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Laurence GDN · il y a
Grand merci à vous ! Je vais de ce pas sur votre page ! Belle année 2019, pleine d'inspiration !
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Mélanie. D · il y a
J'ai aimé votre texte. Difficile d'écrire sur le handicap avec le ton juste. Je vote.
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Laurence GDN · il y a
Merci beaucoup !
J'ai apprécié le vôtre aussi ! Belle année 2019 à vous !

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Mélanie. D · il y a
Merci. Bonne année à vous aussi!
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YoP · il y a
J'ai autant aimé le fond que la forme. Merci pour ces minutes de vérité
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Laurence GDN · il y a
Un grand merci à vous !
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