L'Amour Impossible d'Adèle et Auguste

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J'aime inventer des histoires. Des histoires qui divertissent ou qui font réfléchir. Jeune autrice dans les genres du fantastique et de la science fiction, je me concentre actuellement su  [+]

Avec une trentaine de minutes d’avance à son rendez-vous, Adèle Berthelier s’assit à la terrasse d’un café de la place des Célestins, dans le 2ème arrondissement de Lyon. L’endroit offrait une splendide vue sur le théâtre à l’italienne où elle s’était rendue à de multiples reprises pendant sa jeunesse. La lettre signée A.L enfouie dans sa veste, des souvenirs de l’époque se rappelèrent à sa mémoire, à la fois délicieux et mélancoliques. Sa dernière entrevue avec Auguste Lehmann remontait à 1962. Ils étaient âgés de vingt ans. Pour lui, elle avait menti avec effronterie à son oppressante famille. Pour elle, il avait reçu une balle de fusil dans une jambe.
Ce vendredi 13 mars 2020, la veuve septuagénaire ne saurait rater ce cadeau du destin. En dépit de sa santé déclinante, elle s’était astreinte à parcourir trois kilomètres à pied depuis son domicile sur la rive droite du Rhône. Une prouesse pour une véritable entêtée ! Elle obéissait, de manière scrupuleuse, au principe de ne jamais emprunter les transports en commun insalubres, ni les taxis véreux.
Avec minutie, elle s’appliqua à lisser les plis de sa veste tailleur et de sa jupe patineuse. Associé à un chapeau melon offert par une très chère amie, cet ensemble en laine mélangé était son préféré. Celui pour les grandes occasions, comme les concours de bridge et les soirées dansantes. Le seul, dans lequel elle se sentirait à l’aise alors que tout son corps tremblotait d’impatience. Sous le joug du doux regard d’Auguste, elle lutterait à maîtriser son émotion, en particulier, lorsqu’elle évoquerait le jour où elle s’était appelée Berthelier et non Lehmann. Qu’en serait-il de son côté ? Adèle soupira longuement, puis se plongea dans la lecture d’un quotidien qui trônait sur la table de métal devant elle. Un moyen sûr de se détourner de l’anxiété liée à l’attente restante.
Quelques instants plus tard, les intonations d’une voix masculine l’interrompirent dans ses activités. Un couple de jeunes adultes se disputaient à quelques mètres d’elle. En effet, l’homme reprochait à la jolie femme son accoutrement aguicheur : mini-jupe et chaussettes montantes. Mais, le problème allait bien au-delà. Très vite, la conversation se transforma en un affrontement verbal de murmures pernicieux. Petit à petit, la jeune femme pliait sous le poids des reproches de son ami, habité par une colère noire et à la supériorité physique indéniable.
« Nous deux, c’est fini ! », hurla-t-il finalement avec fracas, avant de quitter les lieux, furibond.
Un profond silence de gêne s’empara des témoins. L’offensée éclata en de bruyants sanglots, puis dissimula son visage tuméfié derrière un journal. Hébétée. Pétrifiée.
Il était presque 14h55. La gorge serrée, Adèle hésita à peine une seconde. Elle, qui n’avait pu avoir d’enfants, se sentit investie du devoir d’aider cette inconnue. Avec précaution, elle se décala dans sa direction.
« Prenez ce mouchoir et reprenez-vous, ma belle.
Hors de question de la consoler comme une petite fille ! La jeune femme s’interrompit net, puis, sans broncher, s’essuya avec le carré en coton.
« Je comprends tout à fait les raisons de votre état. Sachez que l’homme que j’attends aujourd’hui et moi-même devions avoir votre âge lors de notre dernière rencontre. Depuis lors, aucun jour n’est passé sans que nous nous rappelions la scène tonitruante à l’origine de notre séparation. Permettez-moi de vous la raconter.
Pendant plusieurs dizaines de minutes, le cœur d’Adèle tambourina dans sa poitrine tandis qu’elle faisait le récit fidèle de leurs derniers moments ensemble. Quant à la jeune femme, apaisée, elle buvait les paroles de cette passionnante histoire. Un exécutoire pour Adèle.
— Nos parents ont soigneusement œuvré pour nous tenir éloignés, poursuivit Adèle, tout aussi affable. Aujourd’hui, voici le jour de nos retrouvailles, plus de soixante ans après. Une attente si longue et si regrettable. »
A cet instant-même s’annonça Auguste. Tout en élégance comme Adèle s’y attendait. Son dos courbait avec l’âge, mais cela n’altérait en rien sa prestance. Lorsque la veuve remarqua la canne en bois verni, ses jambes défaillirent. Elle n’avait jamais su que...
Le regard de l’ancien prétendant ne trahissait aucune amertume. Bien au contraire. Un sourire franc se dessina sous sa soyeuse barbe blanche. Ils s’étreignirent longuement et se murmurèrent des paroles qui seules leur appartiendraient.
Abasourdie par un flot de réflexions, la jeune inconnue tira en silence les enseignements de l’histoire du couple. Elle réalisa la souffrance d’une séparation de toute une vie.
« Le choix ne tient qu’à moi », conclut-elle, l’air sérieux, avant de s’éclipser.
Adèle soupira de soulagement quant à la tournure des événements. Puis, avec Auguste, ils discutèrent de choses et d’autres. Au fond, tout avait déjà été dit !
« Il est 16h30. Mon chauffeur m’attend. », conclut-il, plus tard, avec résignation. Adèle n’osa pas demander si sa propre femme l’attendait dans la voiture.
A mesure qu’Auguste s’éloignait en claudiquant, une vague d’émotions contradictoires submergea Adèle. D’un côté, le sentiment d’un accomplissement inespéré. De l’autre, un nouveau deuil si douloureux. Plusieurs grosses larmes roulèrent sur ses joues. Sur le moment, elle en oublia sa fierté et sa dignité. Toujours assise à la terrasse du café, elle offrit à son tour une scène inhabituelle aux inconnus à proximité.
Prise en otage par ses pensées, Adèle ferma les yeux. Le même souvenir infernal tournait en boucle dans son esprit. Un unique moment de tendre passion interrompu par un acte tragique. La blessure dont Auguste souffrirait toute sa vie. Que serait-il arrivé si elle n’avait point renoncé ce jour-là ? Dans sa tête retentit l’effroyable détonation du tir au fusil porté par son propre père à son unique amour.
Le coup de feu résonna longtemps.
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Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
Une histoire touchante. Le parallèle avec la scène vécue par le jeune couple est une très bonne entrée en matière.
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Claire Lelou · il y a
Merci pour votre commentaire !
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Fleur A. · il y a
Une histoire pleine de sensibilité
Image de Claire Lelou
Claire Lelou · il y a
Merci !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un épisode tragique évoqué avec pudeur et sensibilité.
Image de Claire Lelou
Claire Lelou · il y a
Merci !

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