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UN AMI

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Laika

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«  A vendre : chaussures bébé jamais portées ». Il était tombé là-dessus par hasard. Une flèche en plein cœur, c’est ce qu’il avait ressenti. Il s’était demandé qui avait bien pu écrire ça. Plus tard il avait appris qu’un certain Ernest Hémingway avait trouvé ces quelques mots terribles pour dire la vie, la mort. En tous cas il n’avait jamais entendu parler de lui alors qu’il avait vécu à la Havane et y était célèbre. Décidément il avait encore bien des choses à découvrir. Mais il était trop jeune à ce moment là d’après ce qu’il avait compris pour avoir rencontré Ernest Hémingway, et puis sa famille ne risquait pas de connaître quelqu’un qui écrivait des livres, on avait autre chose à faire que de perdre son temps à tourner des pages. D’ailleurs autour de lui personne ne savait lire. Lui si.
Il avait appris avec le curé de ce quartier déshérité qui s’occupait de la jeunesse en perdition- c’est ce qui se disait- il avait donc eu la chance d’échapper de cette façon à une espèce de fatalité dont beaucoup, qui n’avaient guère le choix, s’accommodaient. Quelque chose l’avait tout de suite attiré vers un ailleurs imaginé ou une réalité partagée, comprise, loin des murs lépreux de ce qui lui servait de refuge, un réduit peint d’un vert violent sûrement pour en conjurer la laideur. Le curé avait sûrement senti qu’il était –lui- comme une fleur qui essaie désespérément de pousser sur un tas d’ordures, c’était l’image qu’il avait en tête, et quand les mots s’étaient alignés sous ses yeux comme pour embrasser le monde, il avait compris qu’eux seuls le sauveraient .
Mais pour Ernest Hémingway, tout lui avait échappé. Le curé avait dû trouver que c’était un écrivain peu fréquentable. C’est ce que lui avait dit la bibliothécaire en riant. Le plus amusant c’est qu’en fait il avait arpenté les mêmes rues bordées de maisons bigarrées et traîné dans les mêmes bars un peu louches où l’on oubliait la rudesse des jours dans les volutes des cigares et l’odeur des corps après la danse rythmée par le son grave de la conga.
C’était dans ces lieux, avec les mauvais garçons, ses frères, qu’il avait appris bien des choses à commencer par les limites à ne pas franchir pour ne pas tomber. Car dans les coins sombres on échangeait bien des choses contre de l’argent facile, c’était tellement tentant, et dans la rue au petit matin lorsqu’il fallait rentrer pour apaiser la folie de la nuit il aurait pu, bien des fois, connaître la longue descente aux enfers. Cette force pour échapper à la dérive, c’était les mots qui la lui avaient donnée.
Ecrire, ça aussi le curé le lui avait appris, et quand on lui avait proposé cet emploi modeste pour tenir les registres dans une petite entreprise de transport de volailles , il s’était juré d’être un employé exemplaire avec l’espoir qu’ainsi il pourrait mener une vie banale et sans histoire. Il aimait les siens, restait un fils fidèle mais il ne devait pas laisser passer la chance d’une autre vie.
Et puis il avait rencontré Juanita dans un dancing où il se rendait les jours de repos. Il l’invitait souvent à danser la salsa, il aimait ses hanches rondes et ses cheveux noirs qui viraient parfois au bleu intense sous la lumière- un oiseau de nuit, il avait lu ça quelque part- . Elle souriait toujours avec sa belle bouche rouge qui éclaboussait son visage, elle le rendait dingue. Un jour, il s’était décidé. Elle avait dit oui. Plus tard ils s’étaient installés un peu à l’écart de la ville dans une maison aux murs couleur ocre avec un minuscule patio où elle faisait pousser des fleurs et des cactus. Souvent le soir quand les rayons du soleil se faisaient moins cruels ils s’y installaient pour vagabonder au fil des pages: il lisait pour elle et lui apprenait les mots, elle adorait ça. Ils revenaient parfois au Cubanita où ils s’étaient connus même quand l’enfant tant désiré était arrivé. La voisine faisait la nounou et eux retrouvaient avec bonheur ces lieux enfumés pour quelques heures d’insouciance.
Les jours heureux s’étaient ainsi écoulés et il pensait souvent que, décidément, la vie pouvait être belle.
Et puis le malheur était arrivé, la vie avait basculé le laissant anéanti. Pourtant il avait affronté les jours malgré la déchirure sans sombrer dans le désespoir avec cette impression que la beauté des mots restait là tapie quelque part pour le consoler. Et puis il n’était pas seul et le quotidien ne laissait guère de place au vague à l’âme.
Un matin, il avait brusquement pensé à Ernest Hémingway, lui qui en si peu de mots avait su parler du passage impitoyable sur cette terre maudite. La bibliothécaire du quartier l’avait, cette fois encore judicieusement guidé : dans les nouvelles il trouverait des gens ordinaires égratignés par la vie mais jamais désespérés ; il souffrirait avec eux sourirait peut-être à nouveau et cette idée lui avait plu. Au fil des jours, Ernest Hémingway était devenu l’ami silencieux qui veillait sur lui.
Puis insidieusement l’idée s’était faufilée : en s’appliquant il arriverait peut-être lui aussi à exprimer ce qui faisait encore si mal. Il jetterait les mots terribles sur le papier et la douleur jaillirait pour l’apaiser.
Ce jour là, il pensa qu’Ernest Hémingway serait peut-être fier de lui. Il avait trouvé sept mots, pas six, mais il pouvait s’améliorer, pour traduire cette vie volée. Sur la feuille blanche gondolée par ses larmes, il écrivit «  A vendre : escarpins rouges 38 jamais portés ».
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Elena Hristova · il y a
Un texte très entrainant, puis la chute est imparable!
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Chantal Noel · il y a
Mais comme c'est beau! Pourquoi n'avoir pas fait concourir ce joli texte?
Je vous invite à lire mon TTC : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-deux-trois-soleil-2
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