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Un agro-compositeur barbu

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Pierlev

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Bryan venait de partir. L’air frais de la côte lui chatouillait le bord du crâne. Dans sa tête quelques cellules s'agitaient comme des gamins qui font de la balançoire en chantant.
« Plus jamais je ne vivrai dans ce pays. Ils sont allés trop loin. » Je ne te dirai pas tout de suite pourquoi il avait décidé d’émigrer. Mais les Etats-Unis, ça ! sûr que c’était fini. Depuis que Bob lui avait clairement dit « Ta musique est excellente. Mais ici, dans le Michigan, ni dans le reste du pays, ils ne te comprendront », Bryan avait définitivement pris sa décision.
Il faut dire qu’un conseil de Dylan, ça ne se met pas dans un coin de la poubelle entre les épluchures et les croûtes de fromage.
Dans ses textes, Bryan parlait d’écologie, refusait la guerre et l’intolérance et se préoccupait plus de la souffrance de l’homme que de rentabilité, de marketing, ou du dernier smart phone qui sait tout faire, surtout ce dont on n’a pas besoin.


Bryan a une barbe un peu broussailleuse. Il est assez mince, avec un charmant sourire et le regard pétillant, soutenu par une malicieuse pointe d'humour. C’est quelqu’un de calme, enfin... qui semble calme, car au fond, il est plutôt anxieux. Tu ne l’entends jamais dire du mal de quelqu’un. Mais, si cela arrive, c’est vraiment que le type en question s’est comporté comme une crapule. Et en plus, il le dira presque gentiment.
Bryan a enregistré plus de cinq cents chansons de sa composition. Avec son vieux home studio. Il avait joué toutes les parties instrumentales, sauf une fois quand il a demandé à son copain le Djinji de se mettre à la batterie. Non, j’oubliais... dans Bring Your Bilbow, Ilene avait enregistré quelques contre-chants de flûte traversière. A part ces chansons, il a aussi composé des œuvres classiques, enfin... contemporaines. Plus tard, les technologies numériques ont permis au compositeur à la fois d’écrire sa musique et de la réaliser : il a alors produit un certain nombre de pièces électroniques, seul avec un synthétiseur.
A dix neuf ans, son concerto pour piano avait enchanté tout le campus de l'université d'Oberlin. Mais à l’instant même où la pianiste plaqua son dernier accord, les étudiants, surtout ceux de philo, se mirent à applaudir tellement fort que le plafond de la salle de quatre-cent-cinquante places s'effondra. Heureusement, le double-plafond en plaques de polystyrène se répandit tranquillement, en planant, comme de vulgaires feuilles mortes. Se rendant compte du danger, la foule se précipita dehors. Panique totale! En oubliant quelques sacs, des sandwiches, des provisions, et même une canne incrustée d'ongles de chats qu'un vieux professeur de philosophie, Sir Sigmant Pehaps, avait laissée échapper de ses vieilles mains ridées. Aucun blessé ! Si, mais juste un : le doyen de la faculté, un homme assez âgé. Il n'avait pas eu le temps de sortir et s'était fait assommer par une poutre. Mais il avait la tête dure. Après deux semaines d'hôpital et de perfusions de bergamote frisée, il se remettait au travail.
Après ce petit incident, les étudiants saisis par la sensualité du concerto essayèrent d’approcher Bryan pour le féliciter. Mais lui, les mondanités....
Il part en courant. Un chat blanc et gris le suit. Voyant tous ces gens en train de courir, le chat se retourne. Il fait le dos arrondi des chats en colère et pousse un "Fffff", avec ce bruit de sifflet bien connu des chats qui veulent repousser un ennemi, et se croient invincibles. Quelle naïveté : face à un ennemi armé, le chat n'a aucune chance : il est fait comme un rat. Mais lui, le Chat, il ne pense pas à tout ça. Frimer, il sait faire. Les deux premiers étudiants ralentissent. Le Chat avance. Il saute : "Fffff"! Jean, l'étudiant le plus proche, fait un bond en arrière. John, juste derrière, est écrasé par le poids de Jean – rugbyman de quatre-vingt-douze kilos. Conséquence logique, John a du mal à respirer car Jean lui tombe sur la cage thoracique et lui fracture deux côtes. Ceux qui suivaient ralentissent et leur demandent ce qui est arrivé. « Un chat bizarre nous a agressé, mieux vaut s'arrêter là. Tout ça n’a pas l’air normal. Et on ne sait jamais, y’en a peut-être d’autres... »
Quelle bande de trouillards, ces étudiants. Se laisser intimider par un chat frimeur !
Du coup, ils sont tous très déçus : pas d’autographe du compositeur.
Pendant ce temps, Bryan est déjà loin. Il déteste faire des politesses.
Bizarre ce chat qui se trouvait là, juste derrière Bryan...
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