Ultime chance

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Passionnée, depuis l'enfance, de voyages, de lecture et d'écriture, j'essaie de les vivre intensément et il arrive parfois que mes passions se rencontrent. Mes voyages nourrissent mes histoires  [+]

Elle sortit de son travail aux alentours de dix-huit heures. Le ciel était plombé de nuages denses, noircis par le crépuscule de l’hiver qui s’imposait davantage chaque jour. Elle longeait la rue des Écoles, étroit trait d’union entre le collège et le cimetière, entre l’espoir d’un avenir rêvé maintes fois et une fin survenue trop tôt. Louise remonta le col de son manteau pour faire écran à cette bise glacée qui tentait de trouver refuge dans la tiédeur de sa nuque mais elle grelotta malgré tout. Elle n’avait pas envie d’y aller. Chaque pas qui claquait sur le pavé humide raisonnait comme le tic-tac d’une horloge, fuite du temps, d’une évidence, de cette échéance à laquelle elle, ni aucun autre d’ailleurs, n’échapperait. Pourtant, elle irait quand même le voir par le bus de la ligne six malgré la réticence et la peur creusées chaque soir un peu plus profond dans son être. Elle n’avait pas le droit de l’abandonner. Elle était la dernière à pouvoir lui tenir la main sur le chemin ultime. Il la reconnaissait à peine, la croyait souvent autre, mais peu importait son identité, il n’était pas seul. Une fois installée au chaud à l’arrière du bus, elle se demanda dans quel état elle allait le retrouver : groggy par les médicaments ? Bavard, aux propos quasiment incompréhensibles à cause de l’absence de dentier ? Délirant ? Il passait de plus en plus souvent de l’autre côté, vers cet ailleurs qui nous effraie autant qu’il nous fascine. Le spectacle fut angoissant les premières fois, puis elle se dit que cela complèterait son recueil de souvenirs. De bons moments comme de moins glorieux. Il hurlait pour appeler sa mère, savourait des fruits de mer, rencontrait des gens disparus depuis longtemps. La démence sénile le menait sur des sentiers obscurs et escarpés que Louise découvrait par procuration comme un explorateur déchiffre un territoire inconnu. Il naviguait à la frontière entre l’irréel et le surnaturel tel un grand navigateur:
- Ta mère me parle. Tu l’entends ?
- Non, désolée Tonton, je n’entends rien. Allez, mange un peu s’il te plaît ! Cela fait trois jours que tu n’as presque rien avalé.
- Tu m’emmerdes avec ta bouffe dégueulasse. Regarde plutôt les signaux qu’elle nous envoie.Tu comprends ?
Cette vulgarité nouvelle l’avait profondément choquée au début dans la bouche de cet homme si soucieux jadis des convenances. Puis elle s’y était habituée comme s’il n’était plus lui-même. Toujours ce corps qui héberge une autre âme. Une transition.
Elle l’écoutait délirer avec patience et bienveillance avec parfois de réelles difficultés à savoir quoi répondre à ses élucubrations :
- Pourquoi tu ne lui réponds pas ?
- A qui ?
- Oh, tu me fais chier, tu m’emmerdes à la fin. Tu ne fais attention à rien. Hummm, elles sont drôlement bonnes ces huîtres dis donc. J’ai soif.
- Tiens !
- Ah mais dégage avec ton truc là. Si tu recommences, je te crache à la gueule, t’entends ? J’ai le cou tout froid maintenant à cause de tes conneries.
- Pardon, Tonton, je m’excuse. Je vais t’essuyer.

Louise était toutefois intriguée par la continuité de ses délires. Le lendemain soir, il grommela :
- Ta mère, ça la saoule que t’écoutes rien. T’es une vraie tête de mule.
- Mais je ne l’entends pas moi Tonton.
- Ça commence à me courir sur le haricot, un point c’est tout. Et sans fil le haricot, sans fil hein ?
- Sans fil doré, c’est plus joli.
- T’en as pas marre de dire des conneries... Eh oui je lui ai dit qu’elle ne devait pas y aller mais elle n’écoute rien, rien de rien. Point final, à la ligne, ouvrez les guillemets.... Maman !!!!!
Au dehors, le ciel grondait et fendait par intermittence l’horizon de sa lumière aveuglante, la pluie épaisse fouettait les vitres. Tous les éléments semblaient en colère eux aussi. Elle se sentait coupable. Coupable de ne pas pouvoir le soulager, coupable de ne pas supporter certains soirs ce spectacle de folie, coupable d’avoir demandé sa mutation avant même qu’il ne l’ait quittée. Elle préférait partir la première tant qu’elle avait encore le choix, avant de se noyer définitivement dans la tristesse de ce naufrage annoncé. Elle avait tout préparé, avec une infinie méticulosité, avec tout l’amour qu’elle voulait qu’il emporte dans son dernier souffle. En effet, c’était cet amour et cette complicité inconditionnels qui lui permettait de souffrir cette fin en pointillés.

Elle vit son état se dégrader en quelques jours. Il n’ouvrait presque plus les yeux, parlait de moins en moins, se recroquevillait dans son lit devenu soudain trop spacieux. Parfois, seuls les légers mouvements de sa cage thoracique lui indiquaient qu’il n’était pas encore parti. Elle pouvait se rassurer, elle lui caressait tendrement sa main glacée ou ses cheveux blanc coton devenus aussi fins qu’un duvet.
- Les dents sont pointues. Maman !!!!!!!!!!! Mais t’es où Maman ? Viens me chercher. Maman !!!!!!!!!
- Ça va Tonton. Ne t’inquiète pas. Il n’y a que moi dans la chambre.
- Pauvre folle. Tu vas souffrir. Il va te croquer qu’elle me dit. Allez, il faut que je me lève... Je dois aller travailler.... Mon patron va me filer des bonbons.
- T’en as de la chance. Moi, mon patron, il ne m’en offre jamais.
- Faut pas, t’entends, faut pas. Ça va faire un mal atroce. Ça va gicler comme un coulis de framboises écrasées, à la petite cuiller, s’il vous plaît. Je vous en prie. Comme une crêpe de dentelle charnue. C’est beau ça ! Tu retiens, hein que tu retiens. Maman !!!!!!!!!!

Sa voix rauque s’était éteinte cette nuit-là, dans son grand lit froid. Elle ne lui avait plus tenu la main, elle ne l’avait pas vu partir pour son dernier voyage, retrouver ses êtres chers qui semblaient l’avoir accompagné durant des jours entiers. Lorsqu’elle le vit à la morgue, hormis son teint cireux, elle lui trouva l’air serein de ceux qui savent, qui ne craignent plus. Elle lut un texte qu’elle avait écrit au petit auditoire qui l’accompagnait vers la sortie.

Dans l’après-midi, elle reçut la réponse à sa demande de mutation. Elle s’envolerait dans deux mois pour l’île de la Réunion.
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