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UHSA

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Vane Kien

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« Je crois que j’ai des hallucinations docteur. Quand je rentre chez moi, j’ai peur qu’il y ait un vieux loup tout maigre dans le grand placard de la salle de bain. Je sais que c’est pas possible, alors je pose mon sac, je me mets dans le canapé et j’allume la télé. Pour remplir le studio d’images et de sons. Mais après, j’éteins. J’y arrive pas, à résister. Je m’approche, je vais ouvrir la porte du placard, car je pense qu’il est pendu, mort. Du coup, ça craint rien. J’ouvre la porte du placard, et là : je ne vois rien. Je me sens mieux, Rosalie rentre et tout est oublié. Je ne lui dis rien bien sûr. Je vais quand même voir ce que j’ai. Je tape “hallucinations visuelles” dans Google. Et j’entends les voisins du dessus hurler. Bon, ça doit être leur vie de famille qui est un peu chaude en ce moment. Le mec pousse des cris de bête. Rosalie allume la télé pour ne plus les entendre. J’entame tranquillement la lecture de l’article qui va sûrement me révéler quels sont mes troubles psychiques. Ce que j’ai eu, en fait, c’est une hallucinose, pseudo-hallucination dont le patient est conscient, suite à une impression. Une vraie hallucination se serait accompagnée de la perte du discernement, ouf. C’est marrant même, ils disent que c’est un état proche du sommeil, un rêve éveillé. Et puis j’ai aussi des acouphènes, apparemment ça va ensemble ».
– Pourquoi êtes-vous venu consulter, si vous analysez clairement qu’il n’y a pas de problème ?
– J’anticipe, docteur. Je me dis que ça va mal finir. Quand je discute avec Rosalie, j’ai très peur qu’elle se transforme en araignée géante. Mais ça va, ça passe. Du coup, je m’écarte un peu d’elle et après, c’est oublié.
– Vous sentez-vous fatigué ?
– Non, je ne dors pas trop, je n’ai jamais envie de dormir. Je m’écoute, c’est tout.
– Comment ça ?
– Et bien, je n’ai pas trop le temps de dormir, parce que je m’écoute. J’entends ma voix qui me parle. En permanence, c’est sympa en même temps. C’est pour ça, j’écoute pas Rosalie et ça l’énerve vraiment.
– Vous ressentez cela tout le temps ?
– Oui, tout le temps. C’est pour ça, je suis gardien de nuit.
– Où travaillez-vous ?
– Dans les parkings Leonardo. On me balade un peu partout dans Paris, de mois en mois. Du coup, ça change. Mais là, c’est pas pareil, je suis en prison. Je pense que je ne pourrai plus travailler.
– Votre incarcération s’est bien passée ?
– Oui, très bien. Enfin, comme une incarcération, c’est assez sordide et violent ; je ne peux plus consulter Wikipedia, c’est gênant. Quand je me pose une question, elle reste sans réponse.
– Et Rosalie ? Vient-elle vous voir ?
– Non, je crois qu’elle est morte. La pauvre, j’espère qu’elle n’a pas trop souffert.
– Comment est-elle morte ?
– De façon tout à fait naturelle. En fait, il y a eu un loup bien réel, après l’histoire du loup qui n’était pas dans le placard. Mon intuition n’était pas complètement fausse, en fait. Le loup était dans son lit.
– Vous n’avez pas de lit commun ?
– Non, je trouve ça dégoûtant, la promiscuité. Nous dormons chacun dans notre chambre, nous sommes colocataires en quelque sorte.
– L’avez-vous vu mourir.
– Je ne sais pas, je réfléchis. Je n’ai pas la conviction que le loup l’a tué. Il a simplement eu envie de goûter à ses doigts et à ses oreilles. Je le comprends, en même temps. Elle était appétissante.
– Vous avez déjà eu envie de la manger ?
– Oui, j’ai mangé des petits bouts d’elle. J’ai commencé par lui ronger les ongles. Elle aimait bien, au début. Après, elle n’a pas trop aimé quand je lui ai demandé de se faire enlever un peu de graisse pour que je puisse la cuisine. Mais elle l’a fait. J’aurais bien aimé qu’elle accepte que je vienne aux toilettes avec elle. Elle était vraiment coincée, de ce côté. J’ai dû boucher volontairement les toilettes pour récupérer ses selles. Sinon, après, j’ai essayé de la faire cuire. Mais c’était embêtant de devoir l’attacher pour ça. Je lui ai juste fait cuire un pied une fois. Après, elle ne pouvait plus marcher.
– Elle n’a jamais porté plainte ?
– Si, mais j’ai porté plainte en diffamation et mon frère avocat a réglé l’affaire. C’était tellement bizarre que personne ne l’a crue, la pauvre.
– Avez-vous vu le loup la tuer ?
– Je ne sais plus, mais il avait commencé par faire cuire une marmite d’eau bouillante et mis la friteuse en route. C’est vrai que les doigts font de bonnes frites, vous savez ?
– Comment s’appelle ce loup ?
– Je ne sais pas, il ne s’arrêtait pas de parler. Mais il ne disait pas son nom.
– Il parlait français ?
– Je ne sais pas.
– Le compreniez-vous ?
– Oui, très clairement. Il avait une voix caverneuse. Il parlait du matin au soir, c’est incroyable, même la nuit.
– Avant la mort de Rosalie ?
– Non, après. Avant, il n’était pas dans le studio, bien sûr. Nous aurions réagi.
– En avez-vous parlé à quelqu’un ?
– Non, personne ne m’a demandé.
– Acceptez-vous de prendre des médicaments ?
– Pour l’instant ça va, mais il est fort possible que les conditions de détention soient pénibles.
– Ne vous inquiétez pas, vous serez isolé.
– Merci, j’espère en tout cas que mon hallucinose ne me reprendra pas, car c’est très effrayant. Rosalie est morte, c’est cela ?
– C’est possible.
– Vous ne savez pas, docteur ?
– Si, je sais, mais j’aurais besoin de votre version.
– Vous travaillez pour la police ! J’en étais sûr ! Et moi qui me livre comme ça. C’est immonde votre boulot. Je vous parlais en toute confiance. Vous savez quoi, docteur ? Et bien vous êtes pire que moi. Je préfère encore tuer Rosalie un bon coup, plutôt que de la laisser crever à petit feu.

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