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TURBULENCES

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Laika

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Quand je lisais des contes de fées, je m’imaginais que des aventures de ce genre n’arriveraient jamais, et maintenant, voici que je suis en train d’en vivre une !c’est ce que je me dis face à l’imposante maison que je devine au fond du parc. La nuit s’avance. Avant de me retrouver là au milieu de ces arbres centenaires qui touchent le ciel, j’ai dû commencer par abandonner ma voiture. Je suis tombée en panne .La fatigue des heures passées au volant ont eu raison de moi et dans un virage j’ai accroché une borne placée là par je ne sais quelle fatalité. Je n’ai pu repartir.
Un peu abasourdie et vaguement inquiète de me retrouver ainsi perdue en rase campagne, j’ai marché le long d’un mur couvert de lierre avec l’espoir de trouver une grille et une sonnette pour appeler à l’aide ! j’avais l’impression de faire désespérément le tour d’une propriété sans aucun accès mais tout à coup la brèche était là comme si elle venait de s’ouvrir pour moi. Je devais me hâter, ne pas chercher encore en vain la porte salutaire qui m’avait sûrement échappé enfouie sous la végétation. Je me suis faufilée au milieu des éboulis, en me tordant les chevilles et m’écorchant les doigts sur les épines des rosiers dont les fleurs s’ouvraient comme une bouche immense qui se tendait vers moi. J’imaginais un jardinier fou enfermé dans son laboratoire et j’ai accéléré le pas, mal à l’aise. J’ai marché dans les herbes folles qui crissaient de façon singulière en laissant s’échapper les papillons de nuit, guidée par les lumières des lucioles qui semblaient m’indiquer le chemin à suivre.
Le silence devenait inquiétant quand brusquement un ricanement m’a clouée sur place. Un petit bonhomme au nez pointu vêtu d’un juste au corps rouge vif et d’un pantalon noir s’est planté devant moi, une montre à la main, puis il a tendu le bras vers des sapins géants qui luisaient sous la lune en hurlant :
« Par là, vite, suivez le chemin, je n’ai pas le temps de vous expliquer, je suis en retard ! » tout en détalant comme si il avait eu une meute à ses trousses ; ça me rappelait vaguement quelque chose, mais quoi ?
Le vent s’est mis alors à souffler et les ombres qui se profilaient se faisaient menaçantes mais j’ai aperçu une cabane sur la droite à moitié dissimulée par les buissons. J’ai frappé à la porte mais personne n’a répondu pourtant quand je me suis approchée de la fenêtre j’ai bien vu l’enfant et la femme face à lui avec son air sévère, le front pris dans un bandeau de coton blanc maintenu par une coiffe rouge grenat. Son regard furieux semblait donner un ordre et brusquement l’enfant a ouvert la bouche et a avalé le crapaud qu’il tenait dans sa main. J’allais me mettre à hurler, je me demandais en me pinçant si je rêvais, mais non la scène était bien réelle, j’étais tombée chez des dingues qu’il faudrait signaler, je ne devais pas rester plantée sans rien faire mais aller chercher du secours, pour moi déjà, je me sentais mal en point, et pour la tortionnaire de la cabane.
Je suis revenue ensuite sur le chemin aux lucioles pour ne pas me perdre et je suis là maintenant face à cette grande bâtisse à peine dissimulée par les grands arbres et qui se découpe sur le ciel sans étoiles. Que me réserve-t-elle ? Ses pignons pointus semblent griffer le ciel et le nombre de ses fenêtres est impressionnant comment autant de regards scrutant la nuit. Seules les ouvertures du rez-de-chaussée sont éclairées. J’entends vaguement les sons aigrelets d’une chanson à boire et je m’approche prudemment d’une des fenêtres. De lourds rideaux m’empêchent de voir toute la pièce mais elle semble vide, elle ressemble à une salle de danse et en effet deux personnages virevoltent maintenant au rythme d’une valse lente, des pétales de fleurs rouges s’échappent des plis de leurs capes qui s’enroulent autour d’eux en dessinant une corolle ; puis je réalise que leurs visages inexpressifs sont en réalité des masques et que leurs bras et leurs jambes sont actionnés par le jeu d’immenses tiges en fer. Je cherche en vain le manipulateur de ces étonnantes marionnettes mais à cet instant le petit bonhomme qui a détalé tout à l’heure comme un lapin me pousse vers la porte d’entrée, il l’ouvre et me bouscule en criant :
« On a de la visite !»
Le couloir est plongé dans la pénombre, les dalles blanches et noires forment comme un immense échiquier, une petite fille vêtue de rouge saute d’un carreau à l’autre à cloche-pied. La présence de l’enfant me rassure un peu mais une espèce de géant s’avance, il a le crâne rasé et porte un anneau d’or à l’oreille droite ; je réalise avec effroi qu’il est accompagné d’un loup ! je sais que c’est la mode des NAC , il a fallu que je tombe sur un crétin de ce genre.
Il vocifère : « De quel droit vous introduisez-vous chez moi ? »
Le fauve gronde, le géant ne me laisse pas le temps de lui expliquer que je suis perdue, blessée, il se précipite sur moi et me force à avaler le contenu d’une coupe en cristal. C’est un breuvage amer, rouge sang et je m’évanouis.
Quand je reviens à moi, je suis étendue sur un lit à baldaquin fermé par des voiles transparents. Leurs pompons se précipitent vers moi, j’enfonce la tête dans les oreillers pour leur échapper, une odeur acide envahit la pièce. Je suis complètement ivre, j’ai du mal à émerger, on m’a mis une espèce de vêtement blanc, dessous je suis nue ou je rêve ? ils ont dû se rincer l’œil ; il faut que je parte, j’essaie de me lever mais j’ai l’impression de tomber dans un puits sans fond; je rampe comme une chenille qui aurait abusé du narguilé ou avalé quelques champignons hallucinogènes. La porte s’ouvre, une femme vient d’entrer elle porte une ample robe de paysanne d’un rouge profond et je me demande pourquoi cette couleur me poursuit ainsi. Elle tourne comme une toupie et ressemble à une poupée russe, elle murmure des mots apaisants :
« Je suis là ! »
Ses cheveux s’échappent de son fichu, j’ai l’impression d’être sous la mer au milieu des algues mais elle me rassure et pose sur mon front une main bienveillante, je remonte lentement à la surface avec la vague. Le sable est doux et le ressac me berce mais je tourne la tête et j’aperçois des joueurs de cartes, ils me tendent la main et je fais quelques pas vers eux en titubant. Le valet de cœur me lance une œillade et me demande de me calmer mais il faut que je rattrape la dame de trèfle, elle vient de passer devant moi en brandissant un trousseau de clés, celles de ma voiture !
Quelqu’un crie :
« Elle se réveille !»
Au-dessus de moi une petite lampe rouge s’est allumée et clignote, une silhouette vêtue de blanc s’avance, je devine un badge avec un prénom. Elle se penche et me murmure :
«  Bonjour Alice, vous avez eu un accident mais tout va bien, reposez-vous ».
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Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Un peu effrayant le pays des merveilles ! Pauvre Alice !
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