Tueur en herbe

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Cette semaine, j’ai eu plusieurs fois envie de passer à l’acte, mais à chaque fois je réalisais que j’avais oublié ma paire de ciseaux dans le tiroir de mon bureau alors je remettais au lendemain. Chaque soir, alors que je rentrais chez moi, mon trajet m’amenait à passer devant elles, mais pas toujours à la même heure, alors parfois, même si j’avais bien pensé à prendre les ciseaux, je n’arrivais pas à me décider à les sortir de mon sac à dos, je faisais comme une espèce de blocage idiot qui m’empêchait d’agir comme je l’aurais voulu, de toutes façons, certains soirs il faisait encore trop jour et des gens auraient pu m’apercevoir et bien sûr me reconnaitre, d’autres soirs les conditions étaient propices mais j’étais trop fatigué par ma journée de collège et le trajet à pied pour envisager quoi que ce soit, alors, quand j’arrivais à leur hauteur, je les regardais à la dérobée, parfois même, je m’autorisais à les caresser du dos de la main en me disant intérieurement qu’elles ne perdaient rien pour attendre, et qu’un jour prochain, si j’arrivais enfin à me décider, je deviendrais le seul spectateur de leur beauté, aussi insolente qu’éphémère. Je me reprochais parfois mon impossibilité à me décider car le temps passait et j’avais le sentiment que chaque journée qui s’achevait leur avait fait perdre un peu de leur éclat, et qu’il était temps pour moi d’agir, avant que la fascination qu’elles exerçaient sur moi ne soit plus qu’un lointain souvenir.
J’ai tenté le tout pour le tout un soir, alors que le jour commençait à décliner. Je jouais à me donner l’impression d’être le seul être humain dans les rues désertées. J’allais pouvoir agir en toute impunité et surtout limiter le risque d’être pris sur le fait. J’avais bien pris soin de vérifier que les ciseaux étaient là, dans mon sac à dos. J’avais aussi emporté avec moi un sac en toile de grande contenance qui pourrait dissimuler aisément le produit de mon forfait. Je n’en menais pas large. J’ai scanné du regard l’horizon, désert, avant de m’accorder quelques instants pour les regarder s’offrir à la caresse du vent, dans leurs tenues multicolores. On aurait dit qu’elles dansaient juste pour moi. Ma préférence allait à celles en robes rouges. Je ne pouvais les quitter des yeux. Leur balancement lascif me ravissait, m’ensorcelait, il se calait sur le tempo de la musique qui s’échappait de mes écouteurs pour s’infiltrer dans mon cerveau à plein volume. Il s’adaptait à ma play-list et me laissait bouche bée, comme un enfant devant la vitrine des Galeries Lafayette, un soir de Noël. J’aurais pu n’en désirer qu’une seule mais je les voulais toutes. Leur ballet tentateur et sournois me grisait. C’était comme si elles me narguaient. Je voulais être le seul à les regarder, à les contempler. Je voulais l’exclusivité. Je me suis approché d’elles, elles semblaient indifférentes à ma présence, comme si nous évoluions dans deux mondes parallèles, qui jamais ne se rejoignaient, comme si leur beauté ne devait jamais se retrouver confrontée à ma banalité. Je leur faisais face, je les toisais, je leur imposais ma présence incongrue, le corps immobile, bien décidé à réparer cette injustice. Leurs silhouettes fragiles étaient livrées au vent, balanciers silencieux et dociles. J’ai sorti les ciseaux de mon sac à tâtons, sans les quitter des yeux, de peur qu’elles se soustraient à ma vue, par un quelconque sortilège. J’étais sous leur pouvoir hypnotique. J’ai tranché les veines minuscules qui les reliaient à la vie, clac, clac, clac, avec mes ciseaux, mon geste était sûr, précis, je n’avais que quelques secondes devant moi et pas droit à l’erreur. J’ai jeté un regard circulaire autour de moi avant de les faire disparaitre et de disparaitre à mon tour. C’était comme si elles n’avaient jamais existé.

A présent, elles trônent sur la table du salon. Je les regarde, béat d’admiration, même si elles me semblent un peu moins belles sous la lumière artificielle. Leur présence m’émeut presque autant que mon audace. D’ici quelques minutes, elles feront le bonheur d’une personne qui m’est très chère et qui rentrera bientôt de sa journée de travail.

Sur une carte de visite que je cale contre le vase où je les ai rassemblées, j’ai écrit d’une main un peu tremblante et appliquée : « Bon anniversaire Maman ».
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