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Tu seras un clone, mon fils

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Bruno Teyrac

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553

FINALISTE
Sélection Jury

En cette année 2032, le Parlement Européen vota enfin une loi autorisant le clonage humain. Après deux décennies de tergiversations, le nombre de clonages clandestins ayant augmenté de manière exponentielle, il avait bien fallu se rendre à l'évidence : la demande était de plus en plus forte. Pourquoi persister à se voiler la face ? Tellement de gens rêvaient de pouvoir accéder à cette forme d'immortalité : avoir un double de soi-même qui survivrait, une copie conforme qui perdurerait au delà de la disparition fatale. Autant cesser de s'opposer à ce désir vieux comme l'humanité. On n'arrête pas le progrès. En légalisant le clonage, on éviterait tous les accidents qui n'avaient pas manqué de se produire dans ces laboratoires clandestins manquant de personnel suffisamment qualifié pour assurer des naissances dans les meilleures conditions souhaitables.

Jean Mollard se réjouissait, ainsi que son épouse Félicie, de l'opportunité fantastique qui s'offrait à lui d'avoir un fils qui serait entièrement identique à son géniteur. Jean, lui, s'était toujours considéré comme la huitième merveille du monde. Sa mère n'avait pas manqué de le conforter dans cette croyance depuis sa plus tendre enfance. Quant à Félicie, elle éprouvait pour son mari une admiration immense, un amour sans borne : que demander de mieux que d'élever un enfant qui serait son double parfait ?
Les Mollard ne perdirent pas de temps pour entamer toutes les procédures nécessaires, s’acquitter de toutes les formalités, trouver le meilleur spécialiste en génétique. Ils ne regardèrent pas à la dépense. Jean avait, bien sûr, une excellente situation étant donné son intelligence et ses capacités exceptionnelles. Ses revenus étaient aussi élevés qu'ils devaient l'être. Félicie, de son côté, issue d'une famille de la haute bourgeoisie, n'avait pas à se plaindre de son patrimoine immobilier et financier. Elle vendit un de ses immeubles pour apporter son soutien au projet commun.
Ainsi naquit Jean-René, beau bébé de trois kilos huit-cent grammes, qui fut entouré de toute l'affection de sa mère, de son père et de celle de ses grands-parents, en particulier de sa grand-mère paternelle Robertine Mollard.
— Jean-René, c'est son père tout craché, disait-elle à juste titre.
Le bébé grandit et s'épanouit sous le regard admiratif de ses parents. Il marcha à dix mois et résolut des équations du troisième degré à dix ans. Il sauta plusieurs classes, un triple saut en quelque sorte car il se retrouva à passer son concours de fin de scolarité à quinze ans au lieu de dix-huit. Non seulement il était intelligent et doué dans tous les domaines, mais il surpassait son père. Félicie était ravie. Jean, lui, l'était moins. Il commençait même à éprouver de la jalousie. Il n'avait pas prévu que son fils ait pu le surpasser à ce point.
Outre ses qualités intellectuelles, Jean-René était en tous points un être des plus adorables : poli, respectueux, généreux, serviable. Avait-il un seul défaut, ce jeune homme ? Il était aimé et admiré de tous.
Jean endura stoïquement cet affront, des années durant. Quand à vingt ans son rejeton, ayant accédé à un poste qu'il avait toujours convoité sans jamais pouvoir l'obtenir, le fit se sentir ridicule, il commença à éprouver du ressentiment envers ce dernier. Il aurait dû s'en réjouir pourtant. Mais il était ainsi fait qu'il supportait mal de se faire dépasser, même par son propre fils. Peut-être surtout par son propre fils...
— Jean-René, c'est toi en mieux, répétait Félicie.
Elle ne se rendait pas compte du mal qu'elle faisait à son époux à chaque fois qu'elle lui en faisait la remarque.
Et puis Jean vieillissait. Quand Jean-René eut trente ans, Jean était devenu un quinquagénaire amer qui se voyait décliner, d'autant plus qu'il avait devant lui son portrait qui, à l'inverse de celui de Dorian Gray, était toujours jeune alors que l'original se détériorait irrémédiablement à petit feu.
Félicie se mit à reprocher à Jean son humeur maussade et à lui laisser entendre qu'il s'enlaidissait et s'empâtait. Jean, susceptible, prenait très mal le manque de tact de son épouse, autrefois si admirative. Elle ne l’inondait plus de compliments, c'était une vague de sécheresse. « Et dire que moi et mon fils nous nous ressemblons comme deux gouttes d'eau ! Quelle ironie ! » se disait-il.
Jean, qui n'avait jamais bu une goutte d'alcool, se mit à apprécier le single malt écossais de dix-huit ans d'âge et à fumer comme un pompier mais cela n'éteignit pas l'incendie qui le consumait de l'intérieur. Il devint de plus en plus irritable, agressif. Félicie, ne le supportant plus, demanda le divorce.
Seul, aigri, dévoré par une jalousie morbide, Jean n'était plus que l'ombre de lui même une journée sans soleil.
Un beau jour, ou plutôt un jour très moche, en fait, au bout du rouleau, il se rendit chez son fils.
C'était une chaude journée d'été et Jean-René était au bord de sa piscine à débordement, à l'ombre d'un grand parasol, allongé dans un transat. Lorsqu'il vit son père s'approcher, les yeux hagards, débordant de haine, armé d'un fusil de chasse, il n'eut pas même le temps de dire un mot. Il reçut une volée de plombs en pleine poitrine.
— Désolé d'avoir plombé l'ambiance, fiston, dit Jean à celui qui ne pourrait plus jamais l'entendre.
C'était de l'humour noir. Hélas personne n'en profita. Puis il rechargea son fusil et le retourna contre lui. Les deux détonations attirèrent des voisins qui ne purent que constater les dégâts.
Ainsi s'acheva l'histoire d'un homme et de sa descendance, qu'il avait tant désiré mais fini par descendre.

PRIX

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Isadora90 · il y a
original !
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Bruno Teyrac · il y a
Merci d'avoir lu et apprécié, Isadora !
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Ray dit Kourgarou · il y a
Moralité : on n'est pas que c'clone est, contrairement aux idées reçues.
Texte tragique digne d'être joué au théâtre.
S'il avait tué son fils au pied de l'escalier aurait-t'il pu déclamer "l'ai-je bien descendu" ?

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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup Ray pour votre appréciation et la pertinence de votre commentaire :-)
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Pierre ALLAL · il y a
La science a ses limites tant technologiques que morales. Un très beau tableau de cet état de fait
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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture, Pierre, votre appréciation me fait plaisir.
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Claire Bouchet · il y a
Quel parent n'a pas souhaité avoir un enfant qui lui ressemble, physiquement ou de tempérament ? Que l'on puisse dire : "y'a pas photo ! vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau !" Il y a un peu de fierté dans l'air lorsque l'on entend cette phrase n'est-ce pas ? Si en plus, il est possible de faire le choix du meilleur en bénéficiant des ressources des avancées médicales et technologiques, alors... Oui mais... Lorsque le modèle dépasse le maître au point de réduire celui-ci à une vieille chose toute ridée à laquelle on n'accorde plus la moindre attention... Je dis DANGER !! C'est ce que souligne ce texte qui montre également que la jalousie peut mener au ressentiment puis à l'agressivité jusqu'à commettre l'irréparable car il est insupportable pour le "géniteur" d'être relégué au second plan. Il s'agit de fiction bien sûr mais sommes-nous tellement loin de ce type d'évolution ?
Bruno, je souligne la précision de votre texte et le questionnement qu'il suscitera nécessairement.

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Bruno Teyrac · il y a
Un grand merci, Claire, pour votre lecture attentive et votre analyse très pertinente ! Merci pour votre soutien.
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Vinvin · il y a
Du Houellebecq dans ses Particules Élémentaires, cela questionne notre rapport à nous-mêmes, au "progrès" et notre tendance à l'auto-destruction.
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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup pour votre appréciation, Vinvin !
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Clé des songes · il y a
Intéressante réflexion sur le clonage et ses conséquences.
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Bruno Teyrac · il y a
Merci pour votre lecture et votre appréciation !
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Michel Dréan · il y a
Moi je l'aurais appelé Georges : Georges clone est !
:-)

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Bruno Teyrac · il y a
Yeah ! You're damn right ! What else? Thanks a lot, Mike :-)
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Jeanne · il y a
L’histoire d’un couple sans histoires qui bénéficie des dernières autorisations en matière de clonage, des dernières innovations en matière de reproduction. En mal d’enfant ils programment un heureux événement, la naissance d’un bébé clone, le précieux fruit de leur amour qu’il prénomme Jean-René, une miniature parfaite, le portrait trait pour trait de Jean, tout le portrait craché :-) de son père. Bon sang ne saurait mentir ni même faillir. Fils modèle, modèle dupliqué, copie conforme, fidèle à l’original qui fait la fierté de ses parents, un surdoué à qui tout réussit et rien ne résiste, une réussite qui va au-delà de leurs espérances. Au fil du temps et des ans, Jean vieillit, ne supporte plus le reflet que lui renvoie le miroir, l’image de son fils prodige, son alter ego qui le renvoie au temps de sa belle jeunesse, subit parallèlement les reproches de Félicie sa chère et tendre qui n’y va pas de main morte, introduit une concurrence malsaine, une comparaison déplacée entre les deux hommes, à perdre, toute considération, toute estime de soi. Jean devient de plus en plus aigri, amer, jaloux, envieux jusqu’à être abattu, comme si un cyclone s’abattait sur lui. Le cours du temps s’accélère, les événements se précipitent, un beau jour ou plutôt noir, gris chagrin, il passe à l’acte, commet un infanticide, tue la chair de sa chair puis retourne l’arme contre lui. Jean-René, un clown triste ou quand l’élève dépasse le maître. Une histoire qui prête à penser et donne matière à réflexion, un futur possible ou quand la fiction rejoint et dépasse la réalité…. 2032 c’est demain, après-demain et ce n’est pas demain la veille que les hommes arrêteront de jouer aux apprentis sorciers.

PS Bruno : un texte que j'avais déjà soutenu mais non commenté, voici qui est fait.

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Bruno Teyrac · il y a
Un grand merci pour votre lecture attentive, Jeanne, ça me fait vraiment très plaisir ! Heureux que vous ayez apprécié mon histoire et merci beaucoup de m'apporter votre soutien :-)
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Lélie de Lancey · il y a
Je ne l'avais pas vu.. Quelle histoire ! Et j'aime aussi le titre qui colle parfaitement... *****
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Bruno Teyrac · il y a
Vous me faites très plaisir, Lélie :-) Merci beaucoup pour votre lecture et votre appréciation !
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Fred Panassac · il y a
Humour noir, très noir ! Mais pour un être aussi aigri que Jean Mollard, il aurait suffi d’un enfant conçu selon les bonnes vieilles techniques pour qu’il ne supportât point de se faire dépasser, le clonage étant juste le petit caillou supplémentaire dans la chaussure. C’est ce qu’on appelle les ressources humaines, on peut compter dessus. Belle fiction plus vraie que « nature », et mes voix car j’ai bien apprécié l’histoire et ses jeux de mollets, euh de Mollard.
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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup Fred pour votre lecture et votre soutien ! Vous avez raison dans votre jugement sans concession à propos de Jean Mollard, il est vraiment très antipathique (sans vouloir lui cracher dessus).
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Fred Panassac · il y a
Rires :-)
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