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Tu n’es qu’un cochon !

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Lorsque j’entrai dans le bâtiment, je fus saisi par la fournaise qui y régnait. La chaleur, mais aussi le bruit et les odeurs, rendaient l’atmosphère oppressante, quasi irrespirable. Des cris d’animaux déchiraient mes tympans, des hommes s’affairaient, vêtus de combinaisons tachées de sang, tandis que des lueurs de feu rougeoyantes donnaient à l’immense hall des allures d’enfer. Dans ma tête s’invitaient des images du Jugement Dernier, de Jérôme Bosch, où des humains en pleurs s’agitent vainement au milieu des flammes, condamnés à souffrir éternellement.

Je n’étais en fait que dans un abattoir de porcs. Fraîchement embauché dans un organisme de contrôle sanitaire, je devais effectuer des visites d’abattoirs et c’était aujourd’hui pour moi le baptême du feu : le premier établissement de ce genre que je visitais. J’avais déjà la peur au ventre pour cette expérience nouvelle, et l’atmosphère ambiante attisait mon appréhension et me rendait fébrile, au-delà sans doute de ce que j’aurais dû normalement ressentir. On m’avait fait enfiler une combinaison blanche en coton au-dessus de mes vêtements, une charlotte sur la tête, des bottillons en plastique aux pieds, de sorte que j’avais encore plus chaud. La sueur ruisselait dans mon dos et sur mes tempes. Le responsable me tapota le bras et me fit signe de le suivre pour la visite des installations : difficile en effet de parler, le bruit était assourdissant !

Des porcs hurlants étaient amenés à une extrémité du hall, tandis qu’un opérateur leur imposait sur la tête une sorte de pince leur délivrant un choc électrique de forte intensité : cela afin de les étourdir et de pouvoir les saigner sans les faire souffrir. C’est du moins ce que j’espérais de tout cœur. Chaque porc était suspendu par les pattes arrière à des crochets pour le saignement, puis plongé dans un bain d’eau chaude afin de faciliter ensuite l’épilation : de gros rouleaux tournants, rappelant ceux des lavages automatiques de voitures, arrachaient leurs soies. Les porcs passaient alors dans un grand four où s’élevaient des flammes, notamment pour que les derniers poils soient brûlés. Venaient ensuite différentes opérations, éviscération, lavage, contrôles sanitaires divers. Je connaissais, sur le papier, toutes les étapes de l’abattage des animaux de boucherie, les différentes techniques existantes, mais c’était la première fois que j’assistais en direct à tout le processus. Et je ne faisais pas le fier, impressionné par toute cette organisation de mise à mort, et terriblement incommodé par la chaleur.

En approchant de la sinistre chaîne de la mort, la fournaise s’intensifiait et devenait insupportable. Les cris des animaux encore vivants qui entraient dans le hall se faisaient entendre. L’odeur du sang se mêlait à celle des carcasses flambées dans le four. Lors des rares accalmies, mon accompagnateur, qui devait crier pour se faire entendre, me décrivait les installations et me donnait les indications qui me permettraient de rédiger mon rapport : les normes respectées, les améliorations apportées depuis le précédent contrôle... J’éprouvais les plus grandes difficultés à me concentrer sur son discours : pour des raisons que je ne m’expliquais pas, une angoisse de plus en plus forte montait en moi et me tordait les tripes. Je sentais que je perdais tout contrôle de moi-même, la sueur me coulait dans les yeux, la fiche que je tenais à la main – sur laquelle j’étais censé noter mes observations – était à présent tirebouchonnée entre mes doigts crispés et mouillée de transpiration.

Soudain, il y eut une agitation imprévue derrière nous. Me retournant, j’entrevis dans cette atmosphère de fin du monde un cochon qui, par malheur, n’avait pas dû être totalement étourdi. Couvert de sang, il courait à droite et à gauche en piaillant de peur et de douleur, sans aucun doute. Il se précipita vers notre petit groupe et me bouscula, m’aspergeant de son sang qui giclait. Des opérateurs tentaient d’attraper l’animal, couteau en main, sans succès. Devant moi, des flaques de sang, dans mes oreilles les hurlements des animaux, et toujours cette chaleur étouffante et puante. Mais faisait-il réellement si chaud ou était-ce moi qui déraillais complètement ?

Le cochon recherché s’était finalement retranché derrière moi, j’entendais sa respiration haletante, ses couinements qui devenaient des râles, son piétinement incertain... Un ouvrier, armé d’un couteau, se précipita dans ma direction à grands pas pour atteindre le cochon. L’espace d’un instant, il leva la tête vers moi et je crus voir des éclairs dans ses yeux. Quand il brandit son couteau sanglant pour achever l’animal, il me sembla que c’était moi qu’il visait.

Tétanisé, incapable de bouger, je ne pouvais plus respirer, en proie à une véritable crise d’angoisse, tremblements, battements du cœur accélérés, halètements... Le directeur, ayant évidemment remarqué mon trouble, me tira en arrière pour m’amener vers la sortie. À peine extrait de cet enfer, je vomis contre le mur immaculé d’un couloir menant à des bureaux. Sans un mot, je sortis pour trouver, enfin, un peu d’air frais. C’est alors que me revinrent à l’esprit les paroles que j’avais cent fois entendu prononcer par ma mère, lorsque j’étais enfant et que je mangeais salement, ou, plus petit même, lorsque je mouillais mon lit : « tu n’es qu’un cochon ! ». Et je m’évanouis.

PRIX

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Line Chatau · il y a
Je n'ai pas pu aller jusqu'au bout de ce texte mais je trouve que vous avez fait preuve d'un courage immense pour aborder ce sujet terrible et pour alerter sur ce problème de la maltraitance animale dans les abattoirs. Je soutiens de toutes mes voix!
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Françoise Mornas · il y a
Merci Line ! Le texte n'a malheureusement pas passé la barre de la finale... Ce sera pour une autre fois !
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Thara · il y a
Je vous souhaite bonne chance dans cette finale...
+ 3 voix !

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Françoise Mornas · il y a
Merci Thara de votre lecture et de votre soutien. Mais je ne suis pas en finale...
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Patcrea · il y a
Vos porcinets ont moins de chance que les trois petits cochons...
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Françoise Mornas · il y a
Ah oui, les 3 petits cochons ont réussi à se jouer du loup, mais l'homme est beaucoup plus redoutable ! Merci de votre soutien !
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Ratiba Nasri · il y a
Un texte intense qui m'a fait frissonner d'horreur ! L'homme est d'une cruauté atroce.
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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous ! Personnellement ce ne sont pas tant les conditions d'abattage qui me choquent que les conditions d'élevage industriel par opposition aux "petits élevages" qui restent beaucoup plus raisonnables et respectueux des animaux. Merci en tout cas de votre soutien !
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Denys de Jovilliers · il y a
Un récit surprenant par l'abondance de détails qui émaillent ce sinistre tableau. J'avoue avoir eu un peu de mal à aller jusqu'au bout, mais l'intention est sans doute d'interpeller le lecteur sur le sort réservé aux animaux lors de l'abattage, et là, le but est atteint !
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Françoise Mornas · il y a
Mon but au départ était de placer mon récit dans un contexte me semblant adapté au style et au thème du Prix... Cela a pu en effet jouer le rôle d'un réquisitoire sur les conditions d'abattage des animaux... bien qu'à mon avis, les conditions d'élevage industriel soient bien pire que les conditions d'abattage. Merci Denys de votre passage et de votre soutien.
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Utilisateur désactivé · il y a
Tout comme Lomi Lomi, je n'admets pas le goût pour la viande qu'éprouvent les humains. De plus des neuroscientifiques ont démontré récemment que les porcs partagent un certain nombre de capacités cognitives avec d’autres espèces très intelligentes telles que les chiens, les chimpanzés, les éléphants, les dauphins, voire les humains. Il y a ainsi de bonnes preuves scientifiques prouvant que nous devons repenser l’opinion que nous avons des porcs. En poussant plus loin la réflexion, on pourrait penser que l'abattage systématique d'une espèce intelligente par une autre espèce intelligence s'apparente à un génocide inter-espèces. Bref votre récit vient renforcer mon avis tout personnel.
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Françoise Mornas · il y a
Vous limitez votre raisonnement à des espèces d'intelligence comparable mais ne pourrait-on alors l'étendre à d'autres espèces ? En fait l'espèce humaine est omnivore et peut donc manger la viande d'autres espèces. Mais selon moi, tout est question de mesure : il est certain que le régime alimentaire dans les pays "riches" s'est orienté vers une trop grande consommation de viande., ce qui amène en effet à l'abattage massif d'animaux. Mais au-delà de l'abattage, il ne faut pas oublier les conditions d'élevage. Vastes sujets qui conduisent à de nombreuses réflexions... Merci Hélène de votre passage et de votre commentaire intéressant.
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Lomi Lomi · il y a
oups, je suis végétarienne....
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Françoise Mornas · il y a
Désolée d'avoir sans doute heurté votre sensibilité... Soutiendrez-vous quand même ce texte ?
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Vincent Loiseau · il y a
Mes voix pour un texte qui, au-delà de son efficacité, donne à réfléchir sur le traitement infligé aux animaux.
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Françoise Mornas · il y a
Merci Vincent de votre soutien. Tant mieux si le récit va au-delà de la simple histoire et suscite une réflexion... à laquelle la réponse n'est d'ailleurs pas évidente.
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Eliza · il y a
J'ai lu votre texte en apnée du début à la fin. Hypersensible à la souffrance animale, je n'aurais pas pu écrire ce que vous avez décrit et je vous félicite d'être allée jusqu'au bout d'un texte aussi fort qui dénonce toutes nos hypocrisies.
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Françoise Mornas · il y a
Merci beaucoup Eliza de votre soutien et de votre commentaire.
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