4
min

Tu es...

Image de Ocee

Ocee

49 lectures

30

Tu es... tu es sur scène, devant des milliers de personnes. Tu dois te ressaisir. Tu es... Tu dois lutter. Tu n’as pas le droit... pas le droit de craquer. Ton avenir en dépend. Un seul faux pas et... Tu dois... tu dois...

Ta gorge se noue. Plus aucun son n’en sort, à part les sanglots que tu essayes d’étouffer en te mordant les lèvres. Les larmes dévalent maintenant tes joues. C’est un déferlement. Un raz-de-marée. Ton émotion te submerge. Elle fait céder tous les barrages que tu as érigés depuis toutes ces années. Difficilement, douloureusement. Et les voilà soufflés en une fraction de seconde.

Avec horreur et impuissance, tu assistes à ton effondrement. Tu ne peux rien retenir. Tu ne contrôles plus rien. Tu n’y arrives plus. Tu es à bout.

Et tu sais... tu sais que si certaines personnes, celles qui t’aiment, te le pardonneront, d’autres en profiteront pour t’enfoncer plus bas que terre. Comme si ta chute en elle-même ne suffisait pas. Elles jubileront. Se déchaîneront. Elles t’attendent au tournant, comme tant d’autres. Comme si vous méritiez ça. Comme si vous n’aviez pas de sentiments. Ou qu’ils ne comptaient pas. Après tout, ça faisait partie du contrat, non ?

N’as-tu pas vendu ton âme au diable pour être sous le feu des projecteurs ? Pour vivre de ta passion, tu as accepté d’être parfois sujet consentant, parfois proie traquée, des chasseurs de scoop. Ça fait partie du jeu, tu le sais. Et tu n’as pas d’autre choix que de l’accepter pour exister. Pour exister...

Tu suffoques. Tentes de cacher ton visage d’une main tremblante.

Existes-tu ? Vraiment ? Est-ce toi, là, devant ces milliers de personnes, et bientôt des millions de téléspectateurs, qui te regardent avec étonnement, compassion ou des sourires moqueurs ? Est-ce toi ? Vraiment ? Sais-tu seulement qui tu es ?

Tu voudrais crier, expulser ce mal-être qui se propage dans tout ton être mais tu te noies dans tes propres larmes. Et tu suffoques. Tu suffoques.

N’es-tu pas le simple fruit formaté d’une industrie du divertissement bien rodée ? C’est ce que pensent tous les rapaces qui se nourrissent de vos déboires. Et c’est ce qu’ils arrivent à te faire croire parfois. Malgré toi, l’idée s’est insinuée dans ton esprit. Sournoise. Elle te ronge de l’intérieur dans les pires moments. Quand la solitude t’oppresse. Chaque soir. Chaque jour. Chaque minute, même. Tu as beau recevoir le soutien et l’amour de ton entourage et de tes fans, sans arrêt, tu doutes. Ils sont là mais semblent pourtant si loin de toi. Si loin...

Tes oreilles bourdonnent au son des acclamations, des sifflets ou des applaudissements. Tu ne sais pas. Tu te noies et le reste n’est que brouhaha. Une main se pose sur ton épaule et tu te laisses guider vers la sortie. Là, tout de suite, tu veux juste disparaître. Quitter cette scène pour laquelle tu as fait tant de sacrifices. Et vomir ta détresse.

Tu voudrais réussir à te maîtriser. À reprendre le contrôle. À faire cesser ce flot de tristesse. Mais il semble porter avec lui bien trop de non-dits. Tellement de questions enfouies. Qui es-tu vraiment ? Pourquoi ce vide à l’intérieur de toi ne fait-il que grandir, t’engloutir ? Les autres artistes ressentent-ils la même chose que toi ? Oui, bien sûr... au moins certains.

Vous n’avez pas le droit d’en parler, pour ne pas ternir votre image, parce que ce n’est pas acceptable. Mais tu sais que vous êtes nombreuses et nombreux à vous sentir seuls dans ce milieu. Vous avez l’argent, la gloire et l’amour de millions d’admirateurs. Vous l’avez voulu. Vous avez signé pour ça. Alors vous n’avez pas le droit de vous plaindre. Vous l’avez voulu.

Tu connaissais le prix à payer. Tout le monde le connaît. C’était écrit noir sur blanc. Tu as choisi de confier ta vie au marché et à ses règles implacables. Tu as renoncé à certaines de tes libertés pour avoir la chance d’exercer ton talent. Pour avoir la chance de te retrouver en haut de l’affiche. D’exister.

Tu connaissais le prix. Régimes drastiques, rythme effréné, chirurgie esthétique, communication orchestrée, contrôlée, jusqu’au moindre détail. Et contre des milliers ou des millions de passionnés dévoués, toujours une poignée de détraqués. Quel que soit le pays, vous êtes tous logés à la même enseigne. Au moins au début. C’est plus ou moins caché, plus ou moins assumé, plus ou moins cruel. Mais c’est la loi du marché.

Comme les autres, tu as eu une image à bâtir, un rôle à jouer, un cœur à garder libre pour tes fans ou pour servir tes intérêts et ceux des vautours qui vous entourent. Tu le savais. Tes sentiments ne doivent pas entraver ta carrière. Une fois que tu as signé, ta vie ne t’appartient plus tout à fait. Tu deviens un objet de promotion. Un objet de désir admiré, suivi et copié. Un objet.

Au fond, tu espérais faire partie des exceptions. Tu pensais pouvoir le supporter. Rester encore maître de certaines décisions. Mais tu te voilais la face. Tu as signé pour devenir l’un des esclaves consentants de ce système qui vous exploite tout en comblant votre besoin de popularité. Ce système qui peut vous porter aux nues un jour et vous descendre le lendemain. Tu le sais. Tu l’as enduré.

Tu l’as enduré. Encaissé. Tu as construit des barrages bancals, comme tu pouvais, pour te protéger. Tu as essayé de taire cette sensibilité à fleur de peau qui te fait tant pleurer. Cette sensibilité qui est pourtant aussi la source de ton succès. Tu t’es promis que ça allait s’arranger. Que c’était normal. Qu’il fallait en passer par là pour vivre de ta passion. Que tous les autres avaient dû l’éprouver avant toi pour assouvir leur envie d’être reconnus. D’être aimés.

Alors, sans cesse, tu as lutté. Tu luttes. Contre tes questions, contre tes démons. Tu les combats tandis que tu vois ceux des autres gagner trop souvent la partie. Tu les vois les faire dériver, se perdre et chavirer. Dernièrement, tu les as même vus emporter un de tes amis à jamais.

Alors tu te questionnes... Quand ton tour viendra-t-il ? Vas-tu succomber toi aussi ? Vas-tu sombrer ? Pourras-tu te sortir de ce cercle vicieux ? Que veux-tu ? Qui es-tu ? Était-ce vraiment ce pour quoi tu avais signé ? C’était ça, ta vie rêvée ? Ce froid glaçant, rampant, à l’intérieur de toi, sitôt la chaleur des clameurs assourdie ? Cette pression permanente, cette distance imposée, ce silence pesant ? C’était ça, ton rêve ?

Tu entends qu’on s’agite autour de toi. Tu sens qu’on s’affaire. Des téléphones sonnent. Des voix résonnent. On t’aide à t’asseoir. On pose une couverture sur tes épaules. On te parle, probablement. Mais tu es loin. Tout n’est que bourdonnement. Tu es loin.

Tu aperçois alors ton reflet dévasté dans un miroir. Tu te figes. Yeux rouges et bouffis. Coiffure échevelée. Maquillage à la dérive. Toutes tes failles exposées. Tu ne te reconnais pas. Et pourtant, tu n’as peut-être pas été autant toi-même depuis bien longtemps. Au moins, tu ne pleures plus. Tu as presque envie de rire à ce constat. Nerveusement. Ça n’a duré qu’un instant, que quelques minutes. Mais demain, la tempête médiatique fera rage et marquera ta carrière à jamais. La haine déferlera. La curiosité mal placée. Des milliers de regards seront braqués vers toi. Vers toi. Toi.

Tu lâches un rire sans joie.
Les larmes se remettent à couler.

Mais qui es-tu vraiment ?

PRIX

Image de 2019

Thème

Image de Très très courts
30

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Gaia Gallis
Gaia Gallis · il y a
Très beau rythme des mots, des phrases, bravo...! +++ ! Si vous avez le temps, voici le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/exit-4
·
Image de Ocee
Ocee · il y a
Oh, merci pour ce commentaire et pour votre vote ! Je suis très touchée que le rythme vous ait parlé à ce point. J'essaierai vraiment d'aller lire le vôtre.
·
Image de Gaia Gallis
Gaia Gallis · il y a
Merci en tout cas, rien ne presse, l'important est de découvrir et partager la richesse de toute cette création.
·
Image de Felix CULPA
Image de Ocee
Ocee · il y a
Merci beaucoup ! J'avoue qu'il y a tellement de textes que je n'ai pas encore eu le courage d'aller en lire un. Je commencerai peut-être par les vôtres si je trouve un moment pour me poser pour ça.
·
Image de Pherton Casimir
Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte, Bravo... Je vote.
Allez me supporterhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone hyper intéressant.
Merci

·
Image de Ocee
Ocee · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de La plume arc-en-ciel
La plume arc-en-ciel · il y a
Waou j'ai adoré, vous arrivez à si bien décrire ce qui se vit en soi, ces montagnes russes, ces questionnements incessants sur qui suis-je au fond ? Tous mes votes avec joie !!!
·
Image de Ocee
Ocee · il y a
Un grand merci pour ce retour si positif :D
·
Image de Sandi Dard
Sandi Dard · il y a
Papier glacé. .. Plus de vie privée. .. Merci pour le récit sans concession de cette sombre réalité et au plaisir de vous lire sur ma page éventée. ..
.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eventail-ouvert

·
Image de Ocee
Ocee · il y a
Merci beaucoup à vous pour ce retour !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Quand Harry lut la une de La Gazette ce matin-là, il faillit recracher dans son verre la gorgée de jus d’orange qu’il venait de prendre :"Jeux Olympiques moldus : ils se ...