Tu aurais dû me parler

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Emma ne dort plus.
Elle va se coucher quand on lui demande, la jeune fille est docile.
— Elle a toujours été une enfant facile, dit sa mère.
Dès que la porte de sa chambre se ferme, elle allume son téléphone et, tapie sous les draps, elle attend le message qui changera sa vie, ou bien un signe de ses amies. Elle joue à des jeux qu’elle sait débiles, elle est intelligente, mais n’a pas sommeil, elle n’a plus jamais sommeil. Et quand elle sombre enfin dans un trou noir, ses rêves sont peuplés d’ombres, et de vilains cauchemars la réveillent en sursaut, farandole de spectres ricanants.
Emma ne mange plus.
Elle se lève, traits tirés et cernes creuses, ses parents sont partis travailler. Sur la table, le petit déjeuner est prêt, qu’elle effleure à peine, une gorgée du lait de l’enfance, une cuillerée de céréales qui ne passe pas, elle a envie de vomir. Hier soir, elle a entassé les boulettes de viande dans la poche de son jean. Sa mère n’a rien vu, Emma est rusée. Ce matin, elle jette le steak haché dans les toilettes et nettoie le vêtement à grande eau. Emma devient maniaque, elle lave et relave ses mains, le bout de ses doigts mordillés et ses ongles grignotés. Elle essaie une jupe, trop large pour sa taille de poupée, Emma l’enfouit au fond du placard, avec le maillot de bain qu’elle n’ose plus porter, les jours de piscine. Elle raconte des histoires, des histoires de femme qu’elle n’est plus ; à peine coulé dans l’explosion de la maturité, le sang s’est déjà tari. Elle enfile un pantalon de toile qu’elle maintient d’une ceinture ajustée au dernier cran, ajoute un ample pull qui l’absorbe toute entière. Un lainage bleu, la couleur préférée de Raphaël.
Elle s’en va au collège, à pied, dans l’espoir de le rencontrer, elle mise sur le hasard qui avait si bien fait les choses. C’était le jour de la rentrée, encore un peu l’été malgré les feuilles ourlées de roux. Emma avait souhaité marcher, fière adolescente entamant sa troisième. Elle comptait les années qui la mèneraient à l’âge adulte, des projets plein la tête, des copines plein sa vie, une famille aimante, préoccupée de son bien-être et de son avenir. Pour qu’elle s’en sorte mieux, ses parents travaillent dur et beaucoup. Emma regrette de ne pas trouver sa mère quand elle rentre de l’école, mais elle comprend.
Emma est raisonnable.
Elle aimerait lui parler de ce garçon qui avait fait un bout de chemin avec elle. Raphaël, Raffy comme il disait. Ils avaient pris l’habitude de se rendre ensemble au collège, en copains d’abord puis main dans la main, et un jour il l’avait embrassée. Un rapide baiser au coin des lèvres, qui avait enflammé le cœur de la jeune fille, une promesse d’amour éternel. Il l’avait trouvée belle et le lui avait murmuré en la regardant au fond des yeux.
Emma est amoureuse.
Mais depuis les vacances de la Toussaint, Raffy en aime une autre. Il ne fait plus la route à pied, il prend le bus avec cette autre si jolie, plus mince qu’Emma. Alors Emma veut lui ressembler, regagner le cœur de Raphaël. Elle ne mange plus. De toute façon, Emma n’a plus jamais faim. Elle aimerait confier à sa mère la douleur qui la plie en deux sans prévenir, un coup de poignard dans le ventre quand elle pense à lui, et elle pense toujours à lui, ses nuits blanches et son tourment de chaque instant. Trahison de l’amoureux mêlée à sa propre culpabilité ; elle n’a pas su saisir sa chance, n’a pas été à la hauteur du cadeau offert par la vie.
Mais à table on parle peu, ses parents sont épuisés par de longues journées de labeur. Le soir, ils regardent un peu la télé avant de se coucher. Le dimanche, on reçoit la grand-mère et ce n’est pas le moment d’évoquer ses états d’âme. Tout juste Emma ouvre-t-elle la bouche que déjà mémé parle de ses rhumatismes et des journées si longues depuis la mort du grand-père. Comme ses notes dégringolent, la jeune fille contourne le sujet, ou bien elle invente du retard dans les corrections, des professeurs absents et de fausses appréciations auxquelles elle finit par croire.
Emma s’enlise dans ses mensonges, elle est seule à surnager dans le marigot de son imposture.
Ses amies se détournent de cette camarade autrefois si gaie, la première à proposer jeux et blagues, courir et cancaner un peu, rire beaucoup, le temps où les récréations se coloraient de fête. Aujourd’hui, Emma ne court plus, trop fatiguée, légère et lourde à la fois, lestée du poids de sa tristesse. La tête est vide, le corps se dérobe.
Emma n’a envie de rien.
Cela survient pendant le cours de gym, il faut bien s’exercer au saut en hauteur, faire comme les autres. Emma pense qu’avec son poids plume, elle volera au-dessus de la corde. Elle prend son élan, battant l’air de ses bras allumettes, la première jambe passe, de justesse, mais la seconde ne suit pas et s’emmêle dans le filin. Emma chute, un craquement sec puis plus rien que le silence autour de son corps inerte.
Sur son lit d’hôpital, perdue dans sa chemise en papier, on la distingue à peine d’entre les draps blancs. Le médecin s’adresse aux parents avec des mots choisis pour dire la mauvaise fracture, l’anorexie et la dépression de l’adolescente. Un premier chagrin d’amour, celui auquel personne ne prête attention, hormis l’intéressée et son cortège de souffrances.
La mère embrasse sa fille jusqu’à l’étouffer, elle est si petite, le père ravale ses larmes. Ils n’ont rien vu venir. 
— Tu aurais dû me parler, dit la maman effondrée.
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Constance Delange · il y a
c'était pas facile de trouver les mots sur cette souffrance si particulière
bravo c est fort

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Sarita MENDEZ · il y a
J'ai très certainement des élèves dans le même cas que cette pauvre petite Emma...Très beau texte, merci.
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Françoise Mornas · il y a
Récit réaliste d'une tranche de vie d'une adolescente qui n'a pas été soutenue : mais pas facile, pour des parents, de voir, comprendre, trouver les mots...
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Laurent courdavault · il y a
Trop triste et si réaliste!
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Jacques F. · il y a
Cela sent le vécu... Une fois de plus, bravo!
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Chantal Sourire · il y a
Heureusement non...merci, Jacques !
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Jesuisunarbre · il y a
J'ai aimé la sobriété du récit : une nouvelle, et tout est dit, bravo ! Puisse l'expérience d'Emma, fiction ou réalité, servir à des parents et à des jeunes filles....
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Chantal Sourire · il y a
Merci à vous !
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Julien1965 · il y a
Terrible texte et d’une grande justesse... Et face à l’anorexie mentale un grand sentiment d’impuissance de la part des adultes...
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Marie Quinio · il y a
La fin me donne les larmes aux yeux... on se retrouve parfois dans des situations dramatiques avec nos enfants, c'est douloureux
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Norsk · il y a
Un gros coup de poing dans un ventre vide qui coupe de souffle et qui laisse à terre... On imagine mal la remontée...
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Joëlle Brethes · il y a
Cette terrible maladie se développe en effet sans que les adultes, trop occupés par la vie de dingue qu'ils mènent pour "gagner" le confort matériel de leur famille (ou simplement survivre) ne voient que trop tard😢 C'est triste ou plutôt... dramatique !

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