Tsukimi - A Nagoro

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des mots partout et aussi : http://entrelesfeuilles.simplesite.com/ Ecrire dans sa tête quand le père lisait des histoires. Grandir avec carnet et crayon dans les sacs ... lire à voix haute  [+]

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À Nagoro, Tsukimi imagine des poupées

La plus lente des solitudes ; celle d’un pays vieillissant.
La plus lente des solitudes ; celle de l’amour s’étiolant
La plus lente des solitudes ; celle des jours

D’aucuns se demandent encore si leur âme est toujours en vie. Certains ont des états d’âme, certaines âmes n’occupent plus leur corps, certaines autres sont en attente de solitude.

À Nagoro, Tsukimi coud des poupées

Les magasins sont vides
Des maisons abandonnées
Des abris-bus illusoires en mal de transport

Le temps s’espace. Il en est de même partout ; dans la vie, dans les livres — ceux des ancêtres et les nôtres. Le temps s’espace entre nos pas, les vôtres et les leurs. C’est comme une comptine d’enfants. Le temps dépasse les montres, les saisons, les pluies, les cerisiers en fleurs et la rivière qui court dans la vallée.

Le temps s’allonge aussi pour le jeune homme en mal de vents rugissants, en mal d’espace, en mal de kilomètres ou pour cet autre en attente de galop dans les landes, du parfum des écuries et pour le dernier le temps circule entre les chiffres d’un tapis de jeu et le choc des glaçons dans le verre d’une inconnue.

À Nagoro, Tsukimi fait des poupées

Ici une femme découpe des écheveaux de laine bouclée. Ici une femme tricote quatre rangs bruns, quatorze vert canard, douze violets, dix rangs chair, un rose, trois violets, six rangs vert canard. Elle tricote des petites poupées en restes de laine, ou des oursons de la même façon, mais de tons plus uniformes. Il faudra coudre, mettre du corps au corps des poupées et des oursons.

Ils recevront la solitude, le peuple des rêves d’enfants. Ils recevront les solitudes des chagrins, des genoux blessés. Ils recevront les souvenirs de solitude de la vie d’humains.

Chacun vaque. Lui fait des tiroirs pour faire un semblant d’ordre dans son camion, lui fait des cartons de cours de primaire et collège — le lycée est déjà jeté. Il les étiquette pour les jeter. Le dernier joue — suit des règles qu’il ne suit pas d’ordinaire.

À Nagoro, Tsukimi…

Le village se vide, il n’y a plus de jeunesse, plus de rires d’enfants dans les rues. Les échoppes des restaurants sont presque toutes fermées ; plus de bruits de cuisine, de hachoirs, de bouilloires, de feu. Les magasins ont peu d’avance, peu de clientèle, peu d’espoir. Quelques-uns ont le rideau ou la porte fermés dans l’été comme sous la neige d’hiver.

Les bancs des abris d’autobus sont déserts ; plus de discussions entre ancêtres, de chamailleries d’enfants, de sacs à provisions renversés, ni de regards secrets.

Dans notre hameau, un mannequin reste à demeure, dans une chaise longue au bord de l’étang où nagent impassibles des carpes koï. Ailleurs c’est un épouvantail qui trône dans le jardin, chapeau de paille sur la tête l’été ; pipe et écharpe l’hiver. Grandeur nature. Qui les habite ? Quelles âmes y ont trouvé refuge et calme ? Nos pensées s’y croisent sans doute, au détour d’un regard, trouvant dans l’un et l’autre le revers de nos vies, le recto de nos cœurs.

À Nagoro,…

Elle en peuple le village, mais ne pourra remonter le temps. Le chemin parcouru n’a jamais de retour. C’est illusoire. La vie nous change à chaque instant. Le présent est notre cadeau ; l’ultime, le plus simple et pourtant sans passé ni futur. Aucune montre ne doit être remontée à l’envers au risque d’abimer le mécanisme. Ils sont vingt-sept. Vingt-sept vieux sans filiation dans le canton.

Pour braver le silence elle coud des fillettes, des écoliers, des clients de restaurant, des couples danseurs, des amoureux, mais nulle voix ne s’en élève, nul chant, nulle dispute, nulle nuit animée.

Le passant voit des têtes brunes dans les classes, des hommes attablés sous les arbres jouant au go ou au shogi, ce jeu d’échec des généraux, eux qui ne l’étaient que dans leurs rêves, enfants. Le passant venu d’ailleurs voit tout cela s’en sachant éloigné ; sourit au détour d’une rue, d’un passage, d’un pont. Sourit du pêcheur au poisson de tissu, sourit de l’enfant à la balançoire qu’agite parfois le vent égaré de la vallée.

Aucun bruit mécanique, aucun vélomoteur pétaradant, aucune vitesse non plus. Le temps s’est arrêté comme on pose un livre sur un chevet. Le temps a oublié le village. Aucun drap sur les meubles, aucun retour.

À Nagoro, Tsukimi chemine malgré tout. Parle haut, dans l’absence, sans être folle. Elle continue de faire vivre les maisons, les ruelles. Elle chemine. Lorsqu’ils seront vingt-six, elle continuera.

Le soir elle s’endort fatiguée de tant de rencontres. Elle cale sa tête, se berce, fait rouler dans son crâne son caillou de solitude. L’immortalité de son village est dans sa petite mort.

Les fruits murissent et tombent, les fleurs éclosent, les perles de pluie brillent au couchant dans les graminées des jardins, la nature lui est offerte en liberté, en poussière, en vent. Peu importe les nouvelles du monde. Peu importe que dans un sanctuaire Shinto des milliers de poupées soient déposées pour porter bonheur à ceux qui les y laissent. Tsukimi ne fait pas cela pour porter bonheur, elle fait cela en honneur, en respect. Comme on ferait pour garder encore un peu, encore un moment le parfum d’un aimé, la photo qui s’efface dans le portefeuille du soldat, la fleur séchée d’un amour invisible. Elle fait cela en solitude.

Qu’adviendra-t-il quand elle ne sera plus, quand ses aiguilles seront posées, quand les bobines de fil ne rouleront plus à terre au hasard d’un courant d’air ?

J’aime à penser que la vie lui offrira la surprise de revenir, sans plus être un souci. J’aime penser que comme ici à force de planter des arbres un vieillard a fait renaitre la campagne et surgir des rires d’enfants, j’aime à penser qu’elle ressuscitera dans un épouvantail accueillant l’instant sur son épaule.

La solitude en mal de victimes aura-t-elle une fois besoin d’humains dans le calme et la douceur, d’un printemps qui court après un ballon, d’une idée revenue lumineuse, de kakémonos poétiques, de lampions aux fenêtres ?

À Nagoro, Tsukimi fait des poupées.

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