Tryphon le paridé

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Image de Automne 2013
Dans son pavillon, la porte-fenêtre s’ouvrait sur une petite dalle craquelée qu’il appelait « terrasse ». Trois des côtés de ce rectangle de béton étaient bordés d’une bande de terre d’un mètre de large recouverte d’herbe qu’il appelait « gazon ». Au-delà, à hauteur règlementaire, ses trois voisins avaient érigé trois murs de béton vert qui s’appelaient « thuyas ».
Toute la splendeur du renouveau printanier éclatait dans le jaune de la fleur de pissenlit qui illuminait la bande ouest du gazon à mi-chemin entre les deux bétons. C’était un dimanche matin, il ne pleuvait pas. Il enfila son jogging, laça ses baskets et sortit par la porte du garage, une bêche à la main. Il passa sa matinée à retourner les douze mètres linéaires de terre qu’il appelait « arable », sacrifiant ainsi son « gazon » à l’exception du symbole du printemps dont il tenait absolument à voir, le moment venu, les akènes à aigrettes dispersées par le vent.
Une semaine entière avait été nécessaire pour rassembler l’ensemble du matériel qu’il contemplait ce matin-là, soigneusement aligné le long du côté sud de sa « terrasse ». Par fantaisie, il avait décidé de disposer ses outils de la gauche vers la droite, dans l’ordre alphabétique : un arrosoir (avec pomme), une binette, un cordeau, une griffe et un semoir.
Sur le lit de semence bien fin obtenu après griffage du sol, il déroula son cordeau d’un bout à l’autre de la surface ainsi préparée. Une languette d’adhésif coloré indiquait, tous les vingt centimètres, l’endroit où la binette devait excaver la quantité de terre nécessaire à l’obtention d’un trou de trois centimètres de profondeur. A l’aide du semoir, il déposa une graine dans chaque cavité, la recouvrit ensuite de la terre précédemment déplacée qu’il tassa alors délicatement du plat de la main. Il acheva sa besogne en mouillant en pluie fine grâce à son arrosoir.

Le ciel se montra complice. Une alternance de soleil et de douces ondées accéléra sensiblement la manifestation du miracle de la vie. Les jeunes pousses sortirent bientôt de terre à l’exception de la n°3 bordure est qui ne vit jamais le jour et de la n°5 de la bordure sud qui fut sacrifiée à l’appétit vorace d’une limace. Suite à ce fâcheux incident, il décida d’instaurer un tour de garde pour empêcher un nouveau carnage végétal.
N’ayant pas trouvé de relève, c’est la deuxième nuit, lors de sa ronde de minuit quinze, qu’il trouva sa solution finale. Il n’allait certes pas épandre des produits toxiques qui feraient mourir dans d’atroces convulsions tout gastéropode s’aventurant à proximité de ses plants. Sa solution à lui était beaucoup plus moderne : il allait ériger un mur. Un mur infranchissable enserrant le territoire occupé par les astéracées sur la terre qui leur était promise. Cela ne lui prit que six jours.

De fait, isolées du monde, protégées par leur dieu tout-puissant et uniquement exposées aux caprices des mannes célestes, elles crûrent tant et si bien qu’elles finirent par constituer un mur, végétal cette fois, qui rendait caduc le précédent. Celui-ci fut gaiement abattu au son du prélude de la première suite pour violoncelle solo de Bach interprété par Mstislav Rostropovitch.
Quand il se réveilla ce matin-là, il sut tout de suite que ce jour serait particulier. Il expédia ses ablutions, coiffa rapidement, sur le sommet de son crâne, les quelques poils gris duveteux dont il avait remarqué qu’ils prenaient depuis quelques temps des reflets bleutés, puis sortit sur sa « terrasse ». Le spectacle qui lui fut alors donné à contempler le laissa bouche bée. Toutes les fleurs avaient éclos simultanément. Il passa la journée avec elles, juché sur le dossier de sa chaise de cuisine, suivant à leur instar la course du soleil de l’aube au crépuscule.
Si les cernes noires, qu’il observa d’abord autour de ses yeux et qui s’étendaient maintenant en fines ridules jusque derrière ses oreilles, l’inquiétaient bien un peu quand il observait son image le matin devant le miroir, il était si heureux entre ses trois murs qu’il y passa tout l’été, ne cessant de siffloter que pour s’abreuver d’une goutte de rosée lovée au creux d’une feuille ou pour gratter la terre à la recherche du lombric qui le sustenterait.
S’il n’alla pas consulter à la fin de l’été en constatant la couleur jaune vif qu’avait pris l’ensemble de son torse, c’est non seulement qu’il n’en ressentait aucune douleur mais également qu’il y trouva une explication toute rationnelle : c’étaient les fleurs au milieu desquelles il papillonnait sans relâche qui avaient déteint sur sa peau.

Au début de l’automne, ces mêmes fleurs courbèrent la tête et leurs tiges s’asséchèrent. Il n’en éprouva aucun dépit mais plus paradoxalement une soif de vivre et une faim qui lui tiraillait agréablement les entrailles. S’il était de plus en plus souvent réveillé la nuit par ses petites plumes qui le chatouillaient sous les bras, il n’en avait cure car il savait pouvoir se reposer, ne serait-ce que quelques minutes, à tout moment de la journée pour peu qu’il pense à se percher hors de portée du chat.
En ce premier matin d’octobre, il comprit qu’il était temps. L’astre solaire jouait son chant du cygne, dardant de ses derniers rayons ardents les cœurs offerts des fleurs trépassées. Il se posa délicatement sur la n°8 de la bordure sud, pour y picorer quelques graines dont il brisa habilement l’écorce. Il déplia alors lentement ses ailes puis, après un dernier regard sur le nid, prit son envol vers d’autres cieux.

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Newgwen · il y a
C'est "la métamorphose" version bucolique, amusant !
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Gaston Tannenbaum · il y a
Vous avez vu juste ! Cet hiver mes deux activités principales ont été la lecture de Kafka et l'observation des oiseaux. Merci pour votre commentaire.

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