4
min

Troubles de l'humeur

Image de Suzy-lou

Suzy-lou

110 lectures

74

« L’impact des gouttes sur le métal devrait faire son effet ! », se répète Jacques, onze ans.
Il prend sa pipette.
Il la plonge dans le flacon, y appose la pulpe de son pouce pour en faire une ventouse.
Une, deux, trois gouttes tombent sur le plateau métallique.
Miracle ! Des tâches brunes apparaissent. Jacques esquisse un large sourire et repose la pipette dans le bocal estampillé « acide chlorhydrique ».
Pour lui, c’est une véritable passion de jouer à l’apprenti chimiste.
Au point que ses parents, à noël 1965, lui ont offert le coffret flambant neuf. Tout y est, du porte-éprouvettes en bois, aux pipettes ainsi que les flacons de toutes dimensions renfermant de précieux éléments, les lunettes de protection, la fiole d’Erlenmeyer...
Il a déjà beaucoup lu sur le sujet et rêve d’un laboratoire dont les paillasses regorgent de cornues de toutes dimensions et d’alambics distillant leurs vapeurs. Il songe aux couleurs éclatantes des précipités que son inventivité fera naître.

Tout à l’heure, il a décidé de pousser plus avant ses expériences.
Il a fallu tout d’abord qu’il installât son laboratoire clandestin dans un lieu où personne, mais vraiment personne, n’aurait l’idée de venir.
Il tardait au jeune garçon que l’Aronde familiale embarquât ses parents accompagnant sa grand’mère pour une visite chez le médecin à trente kilomètres de là. Cela lui laissait une après-midi entière de tranquillité même s’il était confié à la surveillance supposée de son grand-père.
La très grande surdité du pauvre vieux couplée d’une vision défaillante, est la conséquence de ses blessures de poilu. Ces meurtrissures d’un autre temps se sont bien aggravées par une vieillesse dégradante. A cela s’ajoute une lenteur dans le déplacement à laquelle la canne ne parvient pas à remédier.
Jacques était donc libre d’aménager son repaire de coquin pour s’adonner à son passe-temps favori.
Il a choisi la cave. Il cacha sous sa vareuse son précieux attirail, descendit l’escalier extérieur derrière la maison en se jouant de l’inattention du pépé pour s’engouffrer dans le dédale de pièces en sous-sol. Il passa près du local des bouteilles de gaz alimentant le fourneau de la cuisine au-dessus, par une installation compliquée de tuyaux et raccords en tout genre longeant les murs et traversant l’hourdi du plafond de la cave. Une odeur sournoise de gaz flottait dans l’air confiné et salpêtreux des lieux. Cet endroit lui a été formellement interdit. Il sourit à sa bravade. « Pff, les adultes sont trop peureux... »
Il avisa un recoin où avaient été mis en décharge des tréteaux branlants supportant une planche de bois vermoulue. Cela ferait l’affaire. Il déballa son matériel. Il plaça sur sa table improvisée le plateau en inox qu’il avait discrètement subtilisé dans le placard de sa grand’mère. Il avait prévu de l’y remettre en bonne place, une fois ces petites affaires expédiées. Puis, il ouvrit le flacon d’acide. Malin, il se l’était procuré à l’épicerie du village. Il était envoyé, soi-disant par son père qui avait besoin de ce produit pour déboucher leurs cabinets.

Et c’est ainsi que Jacques regarde avec attention les auréoles du métal détérioré. Il ne craint pas que sa grand’mère dont la vue baisse également, s’en aperçoive.
Il exulte.
Il va pouvoir exécuter son plan...
****
Lucette, huit ans, joue avec sa poupée, sur les marches de l’escalier de la porte d’entrée. Elle entend la télévision qui braille dans la salle à manger, à l’intérieur. Pauvre Pépé, malgré le vacarme, il a dû succomber à sa sieste dans son fauteuil. Sa grand’mère, son oncle et sa tante sont partis cette après-midi à la ville. Lucette a promis qu’elle sera sage avec Pépé et elle le sera. Elle lisse les cheveux de sa poupée à la brillance très artificielle. Elle aimerait tant avoir une aussi belle chevelure à la place de cette coupe à la garçonne. Elle ne voudrait pas ressembler à Jacques, son cousin. Mais c’est le même unique coiffeur du village qui s’occupe des têtes des bambins : une coupe au bol, pratique et asexuée. Lucette déteste son image et ravale ses larmes quand Jacques rit méchamment d’elle. Au fait, il est où celui-là, se dit-elle ? Lui aussi est sous la garde de leur grand-père mais elle le sait trop galopin pour qu’il soit resté à la maison. Profitant de l’inattention de Pépé, il a dû rejoindre ses copains dans le jardin derrière l’église. Elle n’est pas fâchée de son absence. Au moins, il ne la martyrisera pas. Il adore la faire hurler en lui jetant des araignées dans les jambes qu’il chasse avec méthode, au grenier. Il lui fait parfois si peur qu’elle en fait des cauchemars. S’il savait qu’elle souffre de somnambulisme, il en profiterait encore pour se moquer d’elle.
Lucette câline sa poupée au visage vide. Jacques lui en a arraché les yeux et a jeté ces petites billes bleues dans la rivière...
***
Le garçon a laissé son matériel sur place, au fond de la cave sombre. Il a cependant conservé au fond de sa poche le précieux flacon d’acide. Il n’a pas besoin de la pipette. Si trois gouttes sont capables d’altérer la matière alors on peut être sûr qu’une fiole entière sera dévastatrice. Il est content de lui. Il tient son arme.
Il va falloir qu’il remonte l’escalier pour retrouver son grand-père sans doute somnolent dans son fauteuil. Ses parents et sa grand’mère vont revenir. Jacques a demandé ce matin l’autorisation de pouvoir passer la nuit chez elle. « Comme ça, on pourra jouer avec Lucette » avait été son argument. Attendrie par cette délicate attention, l’aïeule, ravie de cette nouvelle complicité entre ses petits enfants, avait bien sûr accepté.
Et pourtant, Jacques hait Lucette.
Il n’y en a que pour Lucette ! Sa condition d’orpheline lui donne droit à tous les avantages. Que Lucette soit triste et on lui offre des cadeaux ! Si Lucette rechigne à manger sa viande, elle est autorisée à sortir de table. .. Et à revenir pour manger son dessert. Lucette minaude, fait des caprices, rapporte tout, pleurniche pour un rien ; Jacques ne la supporte pas. Il a bien ri quand elle poussait des cris d’effraie en repoussant les araignées qu’il lui avait jetées sur les jambes. La punition qui s’ensuivit pour lui n’avait pas, pour autant, altéré son plaisir à terroriser Lucette.
Cette nuit, ce sera un grand moment. Il quittera sa chambre près de celle de sa cousine, à l’étage.
Il viendra près du lit de Lucette, le flacon à la main...
Il verra le visage enfantin révulsé sous les projections d’acide et se délectera des cris de douleur de la pleurnicheuse que les grands parents sourds dans leur sommeil, au rez-de-chaussée n’entendront pas. Les globes oculaires rougis de sang, dégoulineront d’humeur visqueuse au point de se dissoudre dans leurs orbites devenant vides comme ceux de la poupée...
***
La nuit est bien avancée. Le moment est venu. Jacques caresse le bouchon de la petite bouteille dans la poche de son pyjama. Il s’apprête à sortir de sa chambre quand il entend un frottement sourd sur le parquet qui semble provenir du fond du couloir. Par l’entrebâillement de la porte, Jacques croit distinguer une forme légère glissant sur le sol, un bras tendu en direction de sa chambre et l’autre portant délicatement une poupée. Tétanisé, il reconnaît le visage de Lucette, son regard bleu qui le fixe sans ciller et la tête de la poupée avec deux trous noirs à la place des yeux. Jacques s’enferme à double tour.
Tout au long d’une nuit d’angoisse, Jacques, sur le qui-vive, croit entendre sans répit, des pas furtifs sur le seuil de sa porte.
Dans son demi-sommeil agité, il ne sait plus s’il est passé à l’acte.... Les grands yeux indestructibles de Lucette et les orbites béantes de sa poupée le transpercent avec horreur. Serait-ce le fantôme de sa cousine ?

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très très court
74

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Bravo pour votre texte original ! Frissons garantis ! Mes votes au maximum pour un coup de pouce mérité.
Si vous souhaitez me lire : " Maudit roman". Merci.

·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
Merci Annelie. On espère qu'il s'est "soigné" et que sa jalousie maladive s'est estompée.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
La jalousie est un moteur et je l'ai utilisée également dans mon texte .
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
... et j'en ai apprécié l'usage.
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Une histoire bien gore qui nous fait frémir d'horreur, et l'on pousse un ouf de soulagement dans le happy end ! Bravo, Syzy lou ! Vous avez mes cinq votes.
Vous avez aimé Ouaip. Aimerez-vous bêêê tout autant ? http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee

·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
Merci Jean ! quand on dit que l'enfance est cruelle ...
·
Image de Dominique Alias Suna Descors
Dominique Alias Suna Descors · il y a
Lucette est somnambule... à son tour d'avoir peur. Ouf !!! Elle échappe à son plan diabolique... bravo + 5 votes
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
Elle n'a rien entendu Lucette, ni surtout rien vu ...Merci
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Pour une fois que le somnambulisme vous sauve! Mon vote.
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
Effectivement, une petite voix intérieure avait dit à Lucette de ne pas en parler !
·
Image de Laureline Maumelat
Laureline Maumelat · il y a
original et bien écrit, beaucoup de suspens, je vote!
si ça vous dit aussi http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/differences-de-point-de-vue

·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
merci Laureline ...
·
Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Un petit monstre effrayé
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
l'effrayant effrayé
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un gamin terrible et une belle morale ! Je vote ! Je viens vous inviter à lire mon “Kidnapping” qui vient de paraître ! Merci d’avance! http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/kidnapping-2
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
merci Keith pour votre accompagnement.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bonjour, Suzy-lou ! Grâce à vous, “Kidnapping” est en Finale pour le Prix Court et Noir 2017. Merci de revenir confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours.
·
Image de Philshycat
Philshycat · il y a
L'écureuil a aimé ! Il vous accueille : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
·
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Ça bouillonne dans cette petite tête d'apprenti chimiste !
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
merci pour vote.
·
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Une belle morale à la fin :)
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
on espère qu'il a compris la leçon de la peur ...
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur