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Trou d'air - les amants tristes

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Jonie

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La fille attendait dans une voiture. Elle s’était garée dans un chemin qui s’étirait dans le virage étroit de la départementale, tombant en pente abrute, à faire crever l’épaisseur de la campagne. Il faisait nuit. Le vent remuait les choses. La nuit était claire et l’on apercevait très nettement le chahut des sommets. Elle pensait à Munch, à sa manière de rendre les formes molles follement vibrantes, les aplats de couleur électrifiés, excités, à rendre tangible la torpeur des frénésies engagées. Les pins, tout autour, s’agitaient et faisaient valser leurs branches en hauteur. Elle imaginait des femmes, balançant leurs têtes au rythme des pas des hommes, alors que leurs chevelures s’avançaient des bouches pour les engloutir. Elle planait sur la surface verte de « la danse de la vie ». Elle aussi voulait engloutir leurs propres substances, n’en garder que le suc exalté. Un faiseau lumineux fit sortir la fille de ses rêveries et vint éclairer le tableau de bord de l’automobile plongée jusque là dans l’obscurité. Elle vit les phares de l’autre voiture s’éteindre, entendit le bruit du moteur s’estomper dans la ouate bleuté de la nuit. Il y eut un claquement de porte et des pas dans le chemin caillouteux.
— Piétine les sentiments, piétine notre propre misère.
Les yeux de la fille sondèrent lentement le déplacement de l’homme. La porte de la voiture s’ouvrit. L’homme s’assit sous le halo de la veilleuse. Un instant en suspens quand la porte se referma, les particules électriques mis au tamis du désir s’exacerbant. Et la nuit encore. Et les bouches ont commencé à se coller, s’affoler, se manquer, se manger. Les corps aspiraient la chaleur dans les creux. Vide néant qu’ils désiraient remplir, se cognant aux trous des mots et des dents, j’ai besoin de te sentir. La nuit était noire. De temps en temps, les phares des voitures remontant la départementale éclairaient les troncs des pins érigés, les buissons et entre eux, la voiture et les mouvements trempés qui coulaient le long des vitres. Je t’aime, je t’aime. Les mots transpiraient, suintaient à travers les pores, toute la graisse de l’impossible. Les vapeurs d’eau se distillèrent, parcoururent l’habitacle de la voiture, tournèrent autour des deux corps et laissèrent le gras sur les rebords d’une histoire qui tirait sur les parois du temps. La lune s’était déplacé dans le ciel.
Elle avait disparu derrière la pinède. Mêlés, emmêlés, les doigts rattrapèrent dans l’obscurité un bout de plastique sûr ou un bout de peau perdu.
L’homme sortit de la voiture. L’air froid et humide rentra dans l’habitacle. Il rafraîchit les narines de la fille, balaya sa frange. Les yeux aveuglés par la veilleuse, elle fixa la main posée sur la porte. La fraîcheur de la nuit, qui s’agitait dans ses cheveux mal coiffés, aspira la moiteur des sentiments. Et puis, la même main referma la porte. Le courant d’air coupé. Puis un silence lourd.
La fille tourna les clés de contact restées dans le démarreur. La ventilation se mit en route, puis par un cran supplémentaire effectué du bout des doigts, le moteur démarra. Elle effectua une marche arrière, une manoeuvre à gauche. Dans le rétroviseur, les warning de l’autre voiture s’allumèrent pour dire bonne nuit. Premières vitesses passées, les voitures s’éloignèrent. La lune était brillante. La fille accélèra, ouvrit la fenêtre, ventilation au maximum. Elle passa la troisième. Elle happa tout l’air possible. La fille ralentit au stop. Elle enclencha son clignotant gauche. Elle rentra chez elle. Les mots coincés derrière les dents.

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Une histoire qui glace le sang! Un vrai trou d'air entre deux êtres qui ne se percoivent plus...

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