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Pascal Depresle

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LAURÉAT
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Pourquoi on a aimé ?

Quand le cancer s'invite dans un corps, dans un couple, c'est une présence invisible permanente qui les accompagne... Comme un invité indésirable, ...

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Nous avions écrit en gros : « Vous êtes priés de laisser cet endroit tel que vous l’avez trouvé en entrant ». Oui, nous avions préféré « tel » à « comme », allez savoir pourquoi, sans doute que cela sonnait mieux. Mais à trop vouloir bien sonner, parfois, on en oublie le partage, et surtout le sens qu’il faut donner à nos mots.

Il n’empêche, ou peut-être à cause de cela, Monsieur, car c’est d’un Monsieur qu’il s’agit, s’est invité dans notre vie tout ce qu’il y avait de plus ordinaire – car à la vérité, nous n’étions au final ni plus méchants, ni meilleurs que la majorité de nos semblables –, et ce via le sein de mon épouse, sans y avoir été convié. Au départ, il n’occupait que la place dite « du pauvre », ce petit coin de table qui, jadis, était réservé aux nécessiteux et à ceux qui ont faim. Mais, petit à petit, à la sournoise – comme on disait dans ma jeunesse chaotique de petite frappe –, comme se forme une perle, cette impureté qui deviendra bijou, il est devenu le chef de famille, celui qui décide, qui ordonne, range et commande.
Il est devenu le Commandeur, celui qui donne droit de vie ou de mort.
Il est devenu le, reléguant le nous au rayon des souvenirs sépia, l’amour à l’étage des « on ne le jette pas, on ne sait jamais, ça peut toujours servir » et l’envie d’aller plus loin dans le magma des canalisations.

Même quand nous lui disions « je te vaincrai » au débotté, en nous cachant de lui, nous mettions un genou à terre pour saluer son passage, les yeux baissés et le bonnet sur la cuisse. Il nous faisait penser à ces petits hobereaux qui tyrannisent leurs sujets. Les dépouillent, et ne leur laissent que de quoi éviter, à quelques grains près, la famine. Il l’était. Nous étions ses sujets.

Comme une mine antipersonnel, comme ces terrains de mort où jouent les enfants d’Afrique ou d’ailleurs, il nous a empêché de marcher, de rire, de sortir, de bouger et même parfois de pleurer.
Il est bourreau cynique qui ne supporte pas la moindre contrariété, le moindre pas de côté, ami prends ton bistouri et me donne une cicatrice.

À chaque pas en avant, à chaque charge que nous opérions, armée mexicaine chargeant au son de notre désespoir, il répondait par « chimio, rayons », « rayons, chimio ». Ma formation NBC* n’y changeait rien, lutter devenait illusoire, nous nous sommes sentis tout à coup si petits, si misérables, humiliés comme le sont les peuples opprimés, impuissants. Frères humains sous les bombes, la faim ou la brûlure du désert.

Des soutiens, nous en avons eus, et tellement qu’il serait méprisant de les passer sous silence, des inconnus sont devenus des amis, des un peu plus loin sont devenus des proches, des compagnons de lutte se sont mêlés à notre guérilla, comme tant de snipers qui tentaient, d’une seule balle, pauvre munition censée les protéger, de nous en faire offrande pour le toucher, le saigner, le tuer. Et il continuait de répondre « chimio, rayons », « rayons, chimio ». Jusqu’à en faire une mélopée insoutenable qui peuplait nos nuits.

D’autres au contraire se sont éloignés, certains et certaines sont devenus invisibles, voire partis, sans espoir de retour. Faut-il pour autant leur en vouloir ? Il est déjà si difficile de lutter dans ses propres combats, de tenter de vaincre ses propres peurs, qu’épouser le combat d’un autre, d’une autre, l’embrasser est parfois chose impossible. Alors non, avec un peu de recul, il n’y a pas à blâmer. Chacun fait comme il peut, et c’est déjà beaucoup.

Pendant ce temps, lui répondait bistouri, douleur, désespoir. Il n’attendait que le besoin ultime d’en finir, car il n’est qu’un sujet envoyé par la Camarde, un ticket sans retour pour se présenter à Charon, et passer le Styx, tout en douleur, comme on va au Space Mountain ou dans un pot de départ, sans en avoir le choix, mais parce qu’il faut bien le faire.

Puis, à force de résistance, comme un appel à résister et à vaincre, lancé par-dessus la Manche de notre quotidien, il s’est mis à reculer, à se faire moins violent, même si le mal dévastateur des corps et des cœurs était déjà fait. Comme on rend les armes dans une ville assiégée, en crachant sur l’ennemi. Sans changer d’avis.
Depuis, après nous avoir tout pris, vie, travail et même parfois le goût de l’un pour l’autre, après lui avoir mis plusieurs grandes baffes, de ces coups dont on ne pense jamais qu’on puisse se relever, il se cache, c’est lui qui a peur. Du moins qui fait semblant.
Mais nous le savons, il est tapi dans l’ombre, aux aguets, attendant le moindre faux pas. La nuit, quand l’insomnie commune nous berce, c’est son regard, comme deux yeux de fauve, que nous apercevons sous les traits des persiennes.

PRIX

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Dimaria Gbénou · il y a
J'arrive très tard mais pas si tard puisque cette belle œuvre est là. J'adore les belles lignes qui ont caractérisé cette œuvre. J'adore.
En passant, si vous avez le temps, je vous invite à lire " ACHOU l'amour empoisonné " en finale

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Jennyfer Miara · il y a
Très beau texte!!
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Mirgar · il y a
Je découvre ce beau texte si habilement tressé, qui approche la vérité à pas de velours pour nous la faire découvrir en filigrane...Aucune famille n'est épargnée...
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup Mirgar, j'ai toujours beaucoup d'émotion quand quelqu'un redécouvre ce texte qui me tient tant à cœur.
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Isaloulo · il y a
Très touchant. Les réactions, soutiens, incapacité à,.. des autres gens autour me parlent beaucoup.
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Pascal Depresle · il y a
Merci d'avoir redonné vie à ce texte déjà ancien.
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Lucie Sedraine · il y a
Je ne suis pas sûre d'avoir compris ! Et si vous en avez le temps, merci d'éclairer ma lanterne !
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Pascal Depresle · il y a
Il s'agit d'un combat contre le cancer
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Yoann Bruyères · il y a
J'aime beaucoup, le style, le ton, le rythme qui ne dit qu'à demi mot mais en dit bien assez, les tournures, tout est excellent !
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup, c'est un ancien texte auquel je tiens vraiment. J'en ai d'autres beaucoup plus récents.
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Annaick Granier · il y a
Que cette terrible bataille contre le Crabe est bien racontée ! J'ai hélas connu beaucoup trop de gens qui ont perdu cette guerre, ce texte me touche particulièrement. Merci
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Pascal Depresle · il y a
Merci pour la lecture de ce texte qui a déjà un peu de bouteille, et qui a remporté sa catégorie. Toujours d'actualité, hélas, et pour un bon moment. J'avais pris le parti de ne pas le nommer.
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Irvinrtr · il y a
Lu juste à temps pour souhaiter mes meilleurs voeux, je regrette de ne pas l'avoir lu plus tôt. Mieux vaut tard que jamais, n'est-ce pas ?
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Pascal Depresle · il y a
Ah mais complétement, une lecture n'est jamais trop tardive. Meilleurs vœux également. A bientôt.
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Damien G · il y a
J'avais lu votre oeuvre Le granpé que j'avais grandement apprécié et pour laquelle j'avais voté et j'ai découvert aujourd'hui l'exceptionnel Tropique ! Vraiment bravo, dommage de le découvrir si tard !
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Pascal Depresle · il y a
Ce n'est pas dommage, Damien, pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'il a remporté sa catégorie, mais c'est secondaire, et surtout parce qu'il n'est jamais trop tard pour découvrir un texte. Tous les jours j'y suis confronté, et je m'en réjouis. Merci de ce commentaire et de cette lecture.
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Caroline1981 · il y a
Magnifique. Bravo
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Pascal Depresle · il y a
Un grand merci Caroline
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