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Trophée

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Zoule

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Je l’ai rencontré dans un bar de Corrençon en Vercors. Il sirotait une chartreuse au comptoir, ce qui ne vous surprendra pas bien sûr. Que peut faire un bouquetin dans un bar à part boire ?
Belle allure, fierté dans le regard, magnifiques cornes retroussées, la vingtaine, un nœud pap en soie autour du cou, courte barbichette, j’avais là affaire à un gentleman des montagnes.
C’était un vendredi soir et je me trouvais coincée dans ce patelin du Vercors en raison de fortes chutes de neige impromptues. Autant dire que la soirée allait me paraître longue et c’est pourquoi je m’étais réfugiée dans ce rade en bois.
Aussi j’entamais avec plaisir la conversation avec ce bel Isérois. J’appris ainsi que le département ne lui offrait aucun secret. En effet, sur ses petits sabots vernis, il avait arpenté le Dauphiné de la Chartreuse au Pilat, des Terres Froides jusqu’aux Terres du Milieu, du Grésivaudan jusqu’à l’antécime des Ecrins.
Un serveur nous a apporté un gallon de bière, quelques noix à grignoter, et ma foi, une fois qu’il est revenu rajouter un peu de sel en cristal pour mon nouveau pote, confortablement installée sur un canapé de velours, j’ai goûté aux saveurs d’une région de moi méconnue. Remarquez ce bouquetin aurait pu largement me snober mais ça ne semblait pas être la nature des gens du Vercors. Mon pote de bêlerie paraissait être sans rancune, bien qu’il soupçonnât un gros gras chasseur en kaki d’Autrans d’avoir été son funeste assassin. Le Tartarin d’Autrans. De hominibus qui fuerunt lupi. Des hommes devenus loups. Un éclair de feu, un soupir « oups » et voilà qu’il menait à présent une nouvelle vie de boudoir, à discuter avec des snowboardeurs, des bucherons, des âmes perdues ou des fêtards en maraude.
Le Cucheron, la Meije, il avait rayonné du temps de sa splendeur virile, même qu’un jour son cœur s’était arrêté de battre pour une gamine de Belledonne. Un adversaire cornu l’avait alors défié dans un combat sans esquive, mais il avait terrassé son rival et s’était régalé du couchant à l’aurore... deux cabris polissons et téméraires l’avait hélas contraint à s’éloigner de sa tendre promise.
Ah il pouvait vous le conter, le pays du gratin. Un cigarillo et nos vies ont défilé, c’était à celui qui avait le plus crapahuté et j’avais perdu d’avance... Les sapins en quinconce, les épicéas, les chalets délavés sur l’alpage, le gris des clochers tout en bas, et les pâtures... « J’aimais à gambader dans la luzerne, les boutons d’or, les tulipes sauvageonnes, je me sentais inaccessible » m’ a-t-il dit de sa voix caverneuse. « Quand la neige envahissait mon territoire, je régnais en maître dans les sapinettes, je grimpais du 9C en free solo. Droit et fier dans mes bottes, voilà qui je fus ! J’ai humé jusqu’à la lie les rhododendrons, les fleurs de Pentecôte, lapé l’eau fraîche du Gyr. J’ai dominé le Royan et goutté au firmament, j’étais souverain », murmure le bouquetin.
Et moi de loin en loin, j’avais une nuit buté un chat noir sur une nationale, j’avais joué au scrach-limaces en VTT et je détenais un bon record mondial de tuées, j’avais phytoxé une bonne palanquée de moustiques, enfin j’avais aussi –gloire à moi- fracassé une couleuvre teigneuse à coups de bêche... Des trophées j’en avais plein le sac à dos, tu parles d’un massacre ! Pas de quoi la ramener, vraiment pas... Par ailleurs, je bectais sans fausse pudeur entrecôte et onglet, et j’avais pas mon pareil pour le bœuf Angus. Mon clebs s’était entendu appeler « ta gueule Max » plus qu’à son tour, et ma foi je courais sans problème autour des cages des Bonobo dans un parc verdoyant du lyonnais, sans l’ombre d’une réflexion sur les mots captivité, prison, dorée mais prison.
Une pluie mêlée de neige crépitait sur le toit et embuait les vitres, j’étais tellement sereine à recevoir les confidences de cet ancien roi des falaises, roi qui prenait sa demi-cuite tranquille.
Au fil des ans, voyez-vous, j’ai appris à considérer mon prochain comme égal à moi-même. Ce cornu-là avait dû le sentir. Je dirais qu’il faut savoir écouter les animaux, ce n’est pas simple. Cela nécessite concentration et bonne ouïe. Pas d’à priori, ils nous emballent en modulant la voix, en stridulant, en caquetant...
Oui, faut savoir tordre le cou aux idées préconçues. Moi je n’ai jamais oublié cette fichue soirée dans ce troquet, bah ce genre de leçons que peut vous donner dans la vie un vieux bouc éteint !

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien menée, attachante et charmante ! Mes voix ! Une invitation à assister au “Sommet des Animaux” qui est également en lice pour le Prix Short Paysages 2019 ! Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-sommet-des-animaux

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De margotin · il y a
Bonne chance
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Ginette Vijaya · il y a
Le ton est si guilleret que l'air des montagnes entre facilement dans vos lignes ; j'ai savouré le grand air des récits des hautes montagnes !
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Chantal Sourire · il y a
Vegan ? Je vote et vous invite sur ma page, merci !
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