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Qualifié

D’abord un petit peu d’Italie : Gabriela connait si mal son pays de naissance qu’elle a besoin de lui donner vie dans son minuscule studio du nord de la France : avec de toutes petites choses, des cartes postales, des verres décorés, des cuillères au blason des villes visitées, toute cette bimbeloterie de voyage qui lui tient lieu de racines.
Puis vient la Famille, avec un grand F. Gabriela est célibataire, mais ses frères et sœurs, ainsi que ses nombreux nièces et neveux, se doivent de vivre un peu avec elle. Alors ils sont en photos, partout, à tous les âges, sorte de trombinoscope géant, qui rend la solitude supportable. Les morts ont droit à un traitement particulier : une photo d’eux, à un moment favorable de leur vie, est encadrée et rejoint une galerie de portraits sans défaut ; ce qui n’est pas le cas des vivants, entassés sans ordre sur des pêle-mêle qui portent bien leur nom.
Ensuite il y a les plantes. Pas de toit végétalisé dans cette tour de vingt étages qui ne date pas d’hier et n’a pas opéré la mutation écologique de ses voisines. Des plantes chez Gabriela, il y en a partout. Comme elle a la main verte, elles poussent haut et fort. « C’est la jungle chez toi ! » s’écrient les amis.
Quant à la cuisine, elle entasse des provisions pour plusieurs mois ; et dans la chambre, des armoires sont remplies de vêtements de plusieurs tailles, car Gabriela grossit ou maigrit au gré des injonctions médicales.
Dans la salle de bains il y a du linge de toilette du sol au plafond ; impossible de faire la différence entre le propre et le sale.
Gabriela est malade. Depuis qu’elle vit seule, elle entasse. Tout et n’importe quoi, comme si l’accumulation compulsive était une manière de bâtir sa vie. Dans son appartement de cent vingt mètres carrés, les espaces libres disparaissent progressivement, grignotés par tout ce qu’elle ramène. Jamais un objet ne vient en remplacer un autre, il s’y ajoute, encore un, puis encore un... Inéluctablement.
Au début, personne ne fait attention. Gabriela reçoit peu, il y a bien ces quelques connaissances, qui passent de temps en temps, partagent un déjeuner, réparent l’ordinateur, ou discutent de la prochaine assemblée générale de la copropriété.
On plaisante gentiment Gabriela pour son désordre. Elle rit : « Je m’y retrouve », assure-t-elle. Peu à peu cependant, la gêne s’installe. Ce n’est tout de même pas normal de parvenir à peine à dégager sur la table la place nécessaire pour deux couverts. Autour, un monceau de revues, d’ordonnances, de courriers divers. Les invités sourient jaune, tout en gardant pour eux leurs réflexions. Que peuvent-ils faire d’ailleurs ? Gabriela est majeure, responsable. Alerter ? Parce qu’il y a trop de choses chez elle ? Ça n’a pas de sens. De plus elle a une aide-ménagère, on se demande bien ce qu’elle fait celle-là... Gabriela l’apprécie beaucoup. « Que lui donnes-tu à faire ? » demandent insidieusement ses invités, « On discute, répond-elle évasivement, et puis on va faire les courses ». En une heure trente, de toute façon, elle ne peut pas faire grand-chose. Surtout, par où commencer ? ajoutent mentalement les visiteurs.
Un jour, François est venu réparer l’ordinateur et a demandé à Gabriela le bon de garantie. Elle a cherché mollement. Il a suivi des yeux ses déplacements, et constaté avec effroi que les objets accumulés étaient de plus en plus nombreux, les piles de documents divers de plus en plus hautes. Dans chaque pièce, seul un tout petit couloir de circulation est maintenu pour pouvoir se déplacer d’un endroit à un autre.
Quand il aperçoit la sacoche de l’ordinateur, il se dit que le bon est peut-être à l’intérieur. Mais dedans, tout ce qu’il trouve, c’est un lot de médicaments périmés.
Il interroge Gabriela, qui demeure impassible. « Il faut jeter tout ça », dit-il doucement. Gabriela ne dit rien. Alors d’autorité François prend les médicaments et va jusqu’à la cuisine : il y a de la vaisselle sale dans l’évier, des comprimés partout, des restes de nourriture ici et là, des sacs poubelles qui n’ont pas été descendus...
Il se tourne vers Gabriela : « Tu ne peux pas continuer à vivre ainsi, il faut te faire aider, je vais alerter des personnes compétentes. »
Gabriela se met alors à hurler : « Non ! Je ne veux pas ! Je suis chez moi, je fais et je garde ce que je veux. »
François est surpris par cet accès de violence, mais sait qu’il ne doit pas y répondre. Impuissant, il se dirige vers l’entrée et appelle l’ascenseur. Gabriela l’a suivi, hystérique. Tous deux entendent la porte de l’appartement claquer, suivie d’un bruit assourdissant, qui fait vibrer tout le palier.
Gabriela a compris : l’armoire du hall, qu’elle a encore chargée ce matin, vient de se renverser, pile devant l’entrée qu’elle condamne désormais.
Soudain, Gabriela se sent vide.

PRIX

Image de Hiver 2019
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RAC · il y a
Très bien écrit, compliments ! (Cette maladie existe réellement et des personnes compétentes, qui ?! Si le malade est dans le déni, impossible de faire intervenir quelqu'un...)
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Chateaubriante · il y a
c'est lors d'un déménagement qu'on réalise parfois qu'on a amassé beaucoup trop de choses, de vieux souvenirs, des choses qui "pourront peut-être servir" ... quelques tours en déchetterie s'imposent ... Gabriela ne cesse de combler le vide qu'elle ressent dans sa vie et c'est un engrenage infernal, car elle fait tout pour s'isoler encore plus, c'est pathologique ; j'avais un oncle comme ça et, petite fille que j'étais, je n'aimais pas du tout aller le voir et son histoire s'est mal terminée ; ; votre texte est très parlant, si je puis dire
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Teddy Soton · il y a
J’ai adoré la chute bravo +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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AKM · il y a
Mes 3 voix pour vous souhaiter une bonne chance ! Je m'abonne !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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Dimaria Gbénou · il y a
Ernestine j'espère bien qu'il y aura une suite. C'est assez intéressant. Très attachant votre récit. je vous donne mes voix.. 3***Pourrais-je vous proposer de voir mon oeuvre en compétition pour le " prix jeunes écritures ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
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Adjibaba · il y a
J'aime beaucoup votre texte.
Je vous encourage et vous accorde mon vote.
Merci de découvrir mon oeuvre présentement en compétition :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Ben LefranK · il y a
En effet, le trop plein de la majorité des choses. Pour se souvenir, par peur de je ne sais quoi etc... c'est un grand sujet d'actualité sur lequel on peut s'accorder à rester sur ses positions tout en s'y perdant je le vis ainsi pour ma part. En tout cas, bonne suite dans ce concours. Tu les fais tous apparemment depuis l'an passé, je me trompe? Je suis avec toi Ernestine des Alpes <3 !
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Felix CULPA · il y a
Un personnage que l'on aimerait revoir dans une suite ! François et Gabriella, la suite ! Je m'abonne et je vous donne mes 3 voix. Merci de lire, si le coeur vous en dit, mon premier texte en concours ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
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Virgo34 · il y a
On est tous plus ou moins "collectionneurs", mais à ce point... Un récit plein d'action jusqu'à la fin.
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