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Trop loin de la réalité

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Sangdragon

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Carmella ne prit pas conscience de la présence de la brume dans sa vie avant qu’elle ne lui atteigne le menton.
Le matin où cela se produisit, elle fronça les yeux, se retourna et chercha un bord de drap pour se recouvrir, sans y parvenir tellement le lit était tourmenté. Une légère odeur de transpiration rodait dans la pièce. La nuit avec Lucien avait été agitée. Lucien, un jeune homme au physique irréprochable. Son amant depuis plusieurs mois. Au petit matin, elle l’avait brutalement poussé hors du lit, et lui avait expliqué sans ménagement qu’elle ne souhaitait plus le revoir. Et elle lui avait conseillé de surveiller sa boite aux lettres. En fait, la lettre de licenciement, partie de son bureau le vendredi soir ne lui parviendrait pas avant lundi. Il avait été un objet intéressant et plaisant pendant le temps où elle l’avait utilisé, mais maintenant, elle s’ennuyait avec. Pas au lit, bien sur, mais ce n’était pas une compétence difficile à retrouver, surtout quand on était belle – elle l’était, elle le savait – et quand on était à la tête d’entreprises florissantes, d’une solide fortune, et que l’on côtoyait sans difficulté le gratin des arts et de la politique. Comme il lui avait été toujours si facile de faire briller les yeux de ses proies, des jeunes gens toujours très superficiels, et pourvus d’un physique sans défaut.
Définitivement réveillée, elle s’assit dans le lit, et s’étira. Elle se leva, et vérifia la perfection de son corps de trentenaire dans les glaces des portes des placards.
La brume rendait ses contours légèrement flous. D’ailleurs, elle ne distinguait plus ses pieds. Elle se tourna, profitant encore un peu de son reflet. Mais d’où sortait cette brume ? Agacée, elle se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit. Le trottoir au-dessous d’elle avait disparu. Les bruits de la rue lui parvenaient, signe d’une activité qui semblait immunisée à l’effet de la brume. Elle leva les yeux. La ville était elle aussi recouverte, jusqu’au niveau de la fenêtre à la croisée de laquelle elle exposait sa flamboyante nudité.
Elle ferma la fenêtre. La brume était dans la pièce aussi, mais moins dense que dehors. Elle n’avait jamais remarqué cette ouate grise qui s’accrochait en filaments à tous les objets qui l’environnaient.
En fait ce n’était pas tout à fait vrai. Des images de sa vie ressurgirent des tréfonds de son esprit. Cela avait commencé il y dix ans, lors d’une réception à laquelle participait le gratin de l’industrie. Un de ses pairs avait raillé le manque d’esprit d’entreprise des femmes, incapables de booster une valeur en bourse par un « bon » plan social. Son empire se portait à merveille avec une excellente image dans le grand public qui lui garantissait à la fois un niveau de ventes soutenues et un cours en bourse très bien positionné. Les semaines qui suivirent prouvèrent à son concurrent qu’il était bon de tenir sa langue en sa présence. Elle utilisa les profits engrangés pour acheter discrètement suffisamment de parts de son entreprise pour l’en évincer, et disloqua ses actifs. Bien sûr le coût social fut important pour les deux groupes. À cette occasion, elle avait perçu la brume fugacement, au niveau de sa taille.
En fait non, cela avait commencé plus tôt. A vingt ans, à peine sortie major de promotion de sa grande école de commerce, elle avait écarté sans ménagement son père de la direction de l’entreprise familiale qui devait lui servir dans les années qui suivirent de fondation pour son empire. Le prix en avait été la mort de son père qui s’était suicidé quand elle avait délocalisé la production en Asie, laissant la totalité des ouvriers de la petite ville de province sur le carreau. À ce moment, la brume enveloppait ses genoux.
Non... c’était encore avant... Non encore plus tôt... Elle se revit enfant, elle avait sept ans, un paquet de bonbons à la main, dans lequel elle puisait régulièrement, sans aucune considération pour sa future ‘ligne’. À cette époque, tout était lumineux autour d’elle.
De l’autre côté de la rue, un petit garçon la regardait, les yeux pleins d’émerveillement. Il était à peu près propre, mais portait des habits usés. Elle avait appris très tôt à reconnaître ceux qui n’étaient pas de ‘son monde’.
Elle lui avait fait signe d’approcher. Il avait traversé la route. À cette époque, il n’y avait pas autant de voitures que maintenant. Le choc avec la Jaguar mkII avait projeté l’enfant a plusieurs mètres. Les adultes étaient venus, beaucoup de monde s’était agité, des pompiers étaient intervenus, la police aussi.
Elle était restée sur son mur à piocher dans ses bonbons. Son père, encore jeune à cette époque, était arrivé en courant et s’était penché sur le corps disloqué. Il avait tourné la tête vers elle pour lui porter un regard étrange, et était venu vers elle pendant que quelqu’un recouvrait le corps d’un drap qui ne resterait pas longtemps blanc.
Avant qu’il ne lui adresse la parole, elle avait dit en montrant le sac vide
— De toute façon, je ne lui aurais pas donné de bonbons...
Il l’avait prise dans ses bras et murmuré à son oreille :
— Il a juste dit « elle est si belle »... et il l’avait laissée, et s’était éloigné pour parler avec les grands.
Elle avait pris le dernier bonbon, jeté un regard vers la forme allongée sous le drap en train de se tacher de rouge sombre.
Un jeune homme s’était assis à côté d’elle. Il avait un visage défiguré par la variole.
Il l’avait regardée. Elle s’était écarté, un peu écœurée par son aspect.
— Tu veux bien me donner un bonbon ?
Elle avait regardé sa main, glissé le bonbon dans sa bouche, et vite croqué au lieu de le laisser fondre lentement, comme elle faisait d’habitude.
— C’est trop tard.
Le jeune homme l’avait encore fixée un long moment. Ses oreilles plutôt pointues avaient effectué un bref mouvement d’avant en arrière.
— Tu as eu une chance... Maintenant, regarde tes pieds.
Et elle avait vu une nappe de brume se former, et s’attacher à ses chaussures. Quand elle avait levé la tête, le jeune homme avait disparu.
Elle secoua la tête et sortit de sa rêverie dans sa chambre d’hôtel. Elle irait voir un médecin dans la semaine, pour faire contrôler sa vue. Elle prit le téléphone et se commanda un petit déjeuner. Elle eut encore un sourire. Quelle idée géniale avait-elle eu la veille en faisant régler la chambre à son amant désargenté « pour voir s’il tenait vraiment à elle ». Elle se dirigea vers la douche.
Quelques minutes s’écoulèrent, et on toqua discrètement à la porte. Décidément, le personnel des hôtels de luxe était vraiment à la hauteur. Elle s’enveloppa dans une serviette immaculée, sortit de la salle de bain, et fouilla rapidement son sac en se dirigeant vers la porte. La brume avait épaissi, et elle voyait à peine la poignée. Finalement, vaguement inquiète, elle décida qu’elle irait voir l’ophtalmo dès le lendemain matin.
Le jeune homme dans le couloir avait le visage déformé par la variole. Elle eut un mouvement de recul, qu’il comprit comme une invitation à entrer. Il posa le plateau sur la table, et s’arrêta un instant. Elle eut un vague sourire en pensant : « dressé au pourboire ».
Mais comment pouvait-on être aussi laid. La variole avait été éradiquée depuis longtemps pourtant...
Elle crispa sa main autour de son billet. De toute façon, avec la brume épaisse qui envahissait la chambre, il ne pouvait pas l’avoir vu.
Le jeune homme ayant passé un temps raisonnable à attendre se dirigea vers la porte. Ses oreilles plutôt pointues effectuèrent un bref mouvement d’avant en arrière au moment où il passa devant elle, et elle perçut un murmure :
— Tu as eu une dernière chance...
Et la brume l’enveloppa complètement.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Sangdragon · il y a
merci, je pense effectivement qu'on est pour le vote dans une 'écriture-réalité' pour laquelle je me suis senti obligé de rameuter un ban et un arrière ban pour avoir des voix (pas assez) . Il faudrait effectivement que la prime ne soit pas attribuée a celui qui a le plus d'amis ... :-) D'un autre côté, je ne suis pas écrivain, et je ne suis pas sur du tout que mon écriture soit exceptionnelle... A tout de suite sur le festival off ...
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Gilles Lafumas · il y a
Je ne saurai croire que cet essai en est un ! Petit dragon cachottier : Encore une fois te voila lié a" l'art chérie", preux chevalier une nouvelle corde a ton arc et un beau brin de plume coq ou poule..... Amitiés Cousinales.
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Florian Boulet · il y a
Vous ne pousserez pas !!! ;p
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Sangdragon · il y a
reconnu ! :-)
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Freddy Valier · il y a
Super
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Uploads1 · il y a
A poursuivre (dans la brune :-) )
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FeuFeu · il y a
très original !
et très feutré ... sous le luxe le calme et la volupté, tu as trouvé ce qu'il y avait finalement : la brume ...

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Laurent Oulion · il y a
ah la brume, vivement la sortie
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Sangdragon · il y a
Merci du commentaire ...
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Ansea · il y a
Je suis curieux de connaitre la suite... s'il y en a une ^^
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DragonSan · il y a
Superbe commencement qui nous met en haleine pour la suite. La suite, la suite, la suite!!!
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Emmanuelle Rey-Marmonier · il y a
A quand la brume pour tous les salauds de ce monde ? On risque de finir dans un gros brouillard... Ou peut-etre l'est-on deja meme si on ne le voit pas ? Moi j'ai bien aimé !
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Sangdragon · il y a
Merci, :-)
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