TROIS MOTS # Erreur d’aiguillage

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J'aime lire, tout ce qui me passe sous la main. L'envie d'écrire est venue ensuite. Je me lance à mon tour... sans prétention. Rien que pour le plaisir. Et je vous remercie sincèrement, vous tous  [+]

Règle du jeu : Ecrire une histoire avec les mots "bouche", "émeraude" et "locomotive". Trois mots donnés par Lea Prinnseth.

19h24. Gare d’Orléans.

Voiture 18, siège 66. Départ dans 4 minutes. Il était temps.

Je suis essoufflée après avoir remonté en courant le quai de la gare. Je diffère chaque fois de quelques minutes l’instant où je dois quitter mes parents et je finirais par rater ce fameux train du dimanche soir. Je m’installe aussi confortablement que possible sur mon siège. J’ai mal au dos ; ma valise est un peu plus lourde après chaque week-end passé dans mon cocon familial. Ma chère maman doit penser que je me laisse mourir de faim dans mon petit appartement parisien et elle remplit mon bagage de diverses gourmandises, salées et sucrées. Je les découvrirai avec plaisir à mon arrivée chez moi.

J’observe les voyageurs qui prennent place dans le train. Il y a un peu plus de monde que d’habitude. Tout de suite, ce couple a attiré mon regard. La femme est grande, svelte. Elle porte un long manteau blanc, des boucles rousses s’échappent de son bonnet de laine. Elle a de très grands yeux vert émeraude qui attirent tous les regards. Elle avance dans le compartiment en accentuant le mouvement de ses hanches, sûre d’elle et de l’effet qu’elle produit. Une trentaine d’années tout au plus. L’homme qui l’accompagne est empêtré dans de volumineux bagages colorés. Il a toute la peine du monde à les encastrer dans les casiers réservés. Il est plutôt petit, le visage empourpré par l’effort. Il porte un jean de velours élimé aux genoux et un blouson court beige. Il soulève sa casquette pour essuyer la sueur qui perle sur son front et laisse apparaître un crâne dégarni. Je souris, on dirait un personnage tout droit sorti d’une BD.

L’homme transpire ; ses lunettes rondes se sont couvertes de buée. Il rattrape la jeune femme qui s’installe, avec des gestes lents, à ma droite, de l’autre côté du couloir. A ma grande surprise, le couple s’embrasse. Féline, la femme se penche sur le petit homme. Bouche contre bouche, ils s’enlacent. Les mains gantées de la dame se faufilent sous le blouson.

Je détourne la tête.

Coup de sifflet sur le quai. Grésillement dans les haut-parleurs. Une voix lointaine annonce :
- Mesdames et Messieurs, bienvenue à bord du train n°34076 à destination de Paris-Austerlitz. Nous arriverons à destination à 20h34 et nous vous informons que ce trajet est sans arrêt. Nous vous invitons à vous rapprocher du contrôleur à bord si...

Je détache mon attention du message. A ma droite, les amoureux sont toujours enlacés. Comme seuls au monde. Le train s’ébranle. La locomotive tire doucement les wagons hors de la gare. Je cherche mon téléphone dans mon sac. Au premier virage, l’homme perd pied et s’étale sur sa compagne. Celle-ci pousse un cri. Des voyageurs autour de nous commencent à montrer quelques signes d’agacement face à ce couple indiscret et ostentatoire.

L’homme a soudain pris conscience que le train est en marche et se met à crier :
- Oh non, ça n’est pas possible. Le train est parti ! Oh, catastrophe !

Il s’est relevé, court à l’extrémité de la voiture, s’agace sur le bouton d’ouverture automatique de la porte qui ne lui répond pas suffisamment vite. Je le vois ensuite faire des aller-retours entre les issues extérieures qui restent bien entendu obstinément closes. Il semble devenir fou, lâche une volée de coups de poings sur les panneaux fermés, un violent coup de pied fait voler la porte des toilettes. C’est à ce moment qu’un contrôleur s’avance de l’autre côté du wagon. Dès qu’il l’aperçoit, l’homme se précipite, non sans s’acharner encore une fois sur le bouton d’ouverture automatique de la porte coulissante. Je le suis dans son parcours. Il gesticule, manque de tomber à deux reprises et saisit des deux mains la veste du contrôleur :
- Arrêtez ce train immédiatement !
Stupéfaction totale de l’homme assermenté, qui tente de se dégager de l’emprise de son interlocuteur.
- Que vous arrive-t-il Monsieur ?
- Arrêtez ce train tout de suite ; il faut que je descende. J’ai accompagné mon amie et...
Le contrôleur cherche la personne désignée. Ses yeux tombent sur moi qui ne perd pas une miette de la scène. Je fais non de la tête. L’homme vocifère de plus belle :
- Vous n’avez pas sifflé le départ du train ! C’est un scandale ! Je veux descendre.
- Voyons Monsieur, nous ne pouvons pas arrêter le train maintenant et il est sans arrêt jusque Paris !

Pendant ce temps, la dame, complétement désintéressée me semble –t-il par le sort de son compagnon, a sorti un tube de rouge d’un minuscule sac à main et maquille nonchalamment ses lèvres ourlées. Elle soupire de lassitude alors que son ami furibond est en train d’injurier copieusement le contrôleur. Qui, lui, impassible, dresse un procès-verbal pour non détention d’un titre de transport en règle.

Je m’amuse beaucoup de la situation, grotesque, cocasse. Jamais je n’ai connu tant d’animation dans le « Orléans – Paris » !

J’attrape quand même mes écouteurs et je les enfonce dans mes oreilles pour me laisser bercer par la musique et les mouvements du train jusqu’à ma destination finale.

19h58. Orléans.

Une vieille dame aux cheveux blancs sort péniblement de la voiture, garée en double file devant la gare, tous feux de détresse allumés. Elle s’aide de sa cane et interpelle le policier face à elle :
- Je vous en prie Monsieur l’agent. Nous partons tout de suite. Mon fils a emmené sa nouvelle amie jusqu’au quai de la gare. Je vous assure qu’il ne va plus tarder...

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